jeudi 16 mars 2017

Remake / Remodel N°32




Et bien voilà, c'était autrefois, enfin autrefois, il y a 8-9 ans de ça, j'allais… J'allais fréquemment dans un café à la Motte Piquet Grenelle, et j'y restais beaucoup parce que, j'avais pas de téléphone chez moi et j'avais beaucoup de coups de fil à donner donc je quittais fréquemment ma table pour descendre au téléphone qui était au même endroit que les toilettes, alors il y avait les toilettes hommes, les toilettes femmes, lavabos, téléphone… J'avais disons chaque fois, oh… 6 ou 7 coups de fil à donner, ce qui impliquait que je descende deux fois plus, tantôt parce que c'était occupé, tantôt parce qu'il fallait remonter dire à la caissière qu'elle avait oublié de mettre la tonalité… Donc j'y descendais très très fréquemment… Ben c'était un café assez vide, y avait assez peu de monde qui venait avec de brusques afflux enfin j'y faisais pas attention et puis, peu à peu, j'ai cru observer une ironie des garçons quand ils me regardaient, une fois j'ai entendu très nettement : « et pourtant, il est jeune celui là, il est pas comme les autres », alors j'comprenais pas, et puis une autre fois, j'ai entendu très très nettement cette fois : « et tout ça, pour un trou » , alors je me suis dit, mais quel trou, qu'est ce qu'ils racontent ? Et puis j'ai tout de suite pensé : « trou dans les toilettes féminines », alors chu descendu dans les toilettes féminines, j'ai regardé s'il y avait un trou, et, y en avait pas… D'habitude, y en a toujours bouché avec du papier journal à hauteur du siège, mais, euh, enfin je me suis toujours dit que c'était ridicule, parce que pour qu'une femme se laisse regarder comme ça, fallait vraiment qu'elle le veuille, et là, y avait pas de trou… Alors j'en ai parlé à quelqu'un qui habitait avec moi, un garçon qu'était un, un pervers professionnel et qui explorait un petit peu tout ça, qui connaissait un petit peu tous les petits mystères des cafés de Paris… Oh, c'était un pervers magistral , il faisait profession de perversion, comme tous les vrais pervers, il avait un air maître d'école dans sa perversion, et il m'a dit : « mais oui mon cher, mais oui mon cher, il y a un trou, tu ne t'es pas trompé, tu n'as pas mal entendu, il y a un trou, mais ce trou est très mal placé quant à la position qu'il faut prendre pour le voir, et très bien placé quand à ce que tu vois, c'est un trou à ras du sol ». Alors, je dis : « mais comment faire pour voir si c'est à ras du sol, il faut s'allonger ? » Il m'a dit : « non, à ce point là, ce n'est pas nécessaire » et il m'a montré la position qu'il fallait prendre. Alors sur le tapis, près de son lit, il a pris la… Position de la prière musulmane, appuyé sur les avant-bras, le cul en l'air et regardant à ras le sol…

La joue collée au sol ?

Oui, la joue collée au sol, et c'est ça qui m'embêtait parce que c'est une position que j'aime pas du tout, je prends jamais, et je lui dis m'enfin c'est pas faisable dans un lieu public de se tenir comme ça, et il m'a répondu : « et oui mon cher, oui mon cher, pas de plaisir sans peine, vas-y, choisi ». Alors, j'y suis allé et puis au moment où une femme descendait, effectivement je me suis mis dans cette position et alors là, y avait un trou, c'est vrai, enfin c'est à dire que la porte était rabotée en bas, rabotée à l'angle où ça ouvre, et puis ce qui m'a frappé c'était que c'était peint par dessus, c'est à dire, c'était pas un type avec une vrille qui avait fait ça, on avait l'impression que ça faisait partie de la conception de l'architecture même du café… Alors, j'ai regardé et puis l'angle était absolument direct… D'abord, j'ai regardé par curiosité puis une fois, deux fois, trois fois, puis… J'ai commencé à comprendre tout le jeu, y avait peu de monde dans le café avec de brusques afflux au moment où une femme descendait aux toilettes, puis tout d'un coup, j'ai vu, j'ai vu les types qui étaient au comptoir et j'ai compris pourquoi ils avaient dit : « et pourtant, il est jeune celui-là », c'était des types qui, qui étaient, enfin qui faisaient un peu, euh, un peu minables euh, avec une cravate, qui faisaient un peu minables incontestablement, qui avaient la sueur au front et qui trépignaient, et il y avait un brusque afflux au moment où une femme descendait, alors j'ai pris ma place dans cet afflux, y avait un code, ils descendaient l'escalier en tapant très fort des talons, ce qui voulait dire : « c'est mon tour », or je regardais par curiosité, d'abord parce que moi, hé ! J'étais pas comme ils disaient, j'étais mieux, j'ai commencé à y prendre drôlement goût et je faisais plus que ça, que ça… Et je passais plus 2 heures dans l'après-midi dans le café comme j'avais l'habitude de le faire, mais 5 heures…Et j'prenais un peu trop de place, j'voyais des regards rancuniers qui signifiaient : « mon cher, tu exagères ».

J'ai pris l'habitude de voir des femmes que je connaissais pas du tout, du tout, du tout, et souvent même j'avais l'impression que je savais pas comment elles étaient faites parce que c'était soit de la cabine du téléphone, soit des toilettes masculines que j'guettais, et puis, j'voyais une silhouette vaguement et rien de plus, puis parfois l'les voyais puisque j'les avais déjà vues et puis elle descendaient, alors je les regardais par le trou et je les voyais par le sexe… Immédiatement par le sexe… Alors peu à peu, je me suis senti pris, j'commençais à voir qu'il y avait de sacrées différences entre les sexes que j'avais pas remarquées auparavant, par exemple, il m'arrivait de voir des sexes qui m'excitaient drôlement, alors je repérais les souliers, la forme, la couleur, puis à la sortie, j'voulais voir à qui il appartenait ce sexe, puis la femme était horrible, puis d'autres fois c'était tout le contraire enfin, j'ai pris deux cas extrêmes, mais, c'est à peu près ça… Et parfois quand elle sortait, ben je voulais voir à qui il appartenait ce sexe qui m'avait donné de l'horreur, qui m'avait donné envie de vomir, puis tout ceci à genoux en retenant mes cheveux pour pas qu'ils traînent dans la pisse qu'il y avait plus ou moins par terre en attendant le signal des talons qui descendaient, des hommes qui voulaient prendre leur place, puis j'voyais que c'était une très belle femme et que son sexe me déplaisait, et j'voyais tout de suite à quel point je me serais trompé si j'avais essayé de faire connaissance avec cette femme et là, brusquement, toutes les hiérarchies du corps se sont renversées… Ben, c'est à dire, pour reprendre une locution connue, on pourrait dire que le miroir de l'âme c'est le sexe, et puis ma foi bon si une femme a un beau sexe, les yeux, on peut quand même fermer les yeux là-dessus, même les jambes, c'est plus important que les yeux, on pourrait fermer les yeux là-dessus, c'est pas très grave… Et puis ça a continué comme ça, j'pensais plus qu'à ça, qu'à ça, qu'à ça… J'étais exactement comme tous ces types un peu minables qui venaient traîner et j'prenais mon tour et… Et j'pensais plus qu'à ça, qu'à ça, et quand par hasard dans le coin, j'avais l'occasion de connaître une fille que je fréquentais pas disons, ben j'l'emmenais boire un verre, j'essayais de lui faire boire de la bière, du thé, en ayant préparé mon j'ton, pour pouvoir aller la voir directement par le sexe, et ça m'excitait drôlement plus que de passer par les étapes.

En même temps, l'histoire me tourmentait, j'essayais de la raconter à des femmes, mais ça leur plait pas du tout, aucune femme n'a écouté cette histoire, que quand je la racontais à un homme et qu'elle participait à l'écoute de l'homme, sinon, ça marchait pas, elle m'arrêtait tout de suite en me disant : « mais je veux pas en savoir plus, tu m'ennuies », elle me traitait un peu comme un frustré pensant : « tout ce travail pour un sexe alors qu'en principe on a des occasions », ben ça m'intéressait plus ces occasions, et justement, une fille habitait chez moi, chez l'type qui m'avait donné le tuyau en disant : « pas de plaisir sans peine », et je la touchais plus, ça m'intéressait absolument pas…Son sexe était littéralement devenu un sexe… Domestique… Et pourtant, j'aurais pu le voir, longtemps et sans aucun travail, mais je préférais cette visée directe sur le sexe… Et alors, toutes les hiérarchies du corps étaient complètement bouleversées, j'ai réalisé que depuis, fff, chais pas euh, 4000 ans peut-être, on avait été complètement couillonnés, qu'on avait essayé de nous faire croire que le désir d'un homme ça dépendait de la beauté de la femme et je me suis aperçu que c'était complètement faux, que cette beauté c'était quoi, les yeux de gazelle, la bouche de chais pas quoi, la silhouette…Mais que c'était complètement faux, complètement faux, que c'était le sexe et que le reste ne comptait pas.

J'me rappelle qu'une fois, y avait une fille dans ce café, qu'elle était venue s'asseoir, c'était euh, enfin un mannequin ou cover girl, enfin une fille heu, objet de luxe, superbe, le sachant. Elle avait un grand carton à photos et souvent, on était seul pratiquement face à face et j'essayais de capter un p'tit peu son regard enfin, pas de la draguer, mais simplement de capter un p'tit peu son regard et elle me regardait pas, elle me regardait pas avec ostentation, elle aurait pu le faire comme le mec qu'était en face, j'en d'mandais pas plus, elle avait son air hautain et… Je me suis juré de la voir celle-là, de la voir… Enfin, j'veux dire… De la regarder et justement ça tombait bien, parce qu'elle buvait pas mal de bière puis quand elle buvait pas de la bière, elle buvait du thé et un jour elle est descendue alors j'ai foncé et j'ai nettement remarqué que ç'était moi qui passais et pas les autres… Et puis… J'ai regardé… Et comme je l'espérais un peu parce que, elle m'énervait… Ben elle avait un sexe horrible… Un sexe qui me dégoûtait, qui me dégoûtait complètement et elle est restée longtemps aux toilettes, elle était… Elle était constipée et j'assistais à tout ça et c'était honteux, c'était honteux parce que, je savais pas si c'était pour moi où si c'était pour elle, mais vraiment, c'était honteux qu'elle soit constipée comme ça… Entre parenthèses, j'ai eu l'impression à l'époque que beaucoup de femmes étaient constipées, oui oui oui, j'ai découvert comme ça une des petites caractéristiques de la différence des sexes, les femmes sont souvent constipées… Alors, j'ai regardé, j'ai vu, j'ai vu et puis, j'étais dégoûté et je me suis relevé tremblant au moment où elle se levait, elle est sortie et j'ai voulu lui indiquer quelque chose alors chuis resté près d'elle, près des toilettes, elle m'a regardé d'un air un peu dédaigneux du genre : « encore un qui… Avec le succès que j'ai », mais je la regardais fixement, tellement fixement qu'elle m'a quand même regardé d'un air un peu inquiet, alors j'ai regardé le bas de la porte puis elle a compris tout de suite et pourtant, c'était pas facile parce que ce trou… Enfin, c'était pas vraiment un trou, c'était un truc raboté dans le bas de la porte… À ce moment-là, elle est partie, affolée, affolée presque en courant, elle avait compris ce que j'avais fait… Que je l'avait forcée à être regardée, et puis j'l'ai plus jamais revue dans le café, plus jamais, oh moi j'aurais bien pu faire n'importe quoi, tenter de la violer, elle l'aurait mieux pris, c'était parmi les avatars d'être une jolie fille, mais ça, elle a pas supporté.

Alors, j'ai continué comme ça un certain temps, puis j'ai senti que je devenais complètement fou, qu'y avait plus que ça qui m'intéressait, alors j'ai arrêté… J'ai arrêté parce que j'ai l'impression que finalement, tout ne pouvait être vu que par la perspective de ce trou, ce trou bizarre qui n'avait pas été fait par quelqu'un enfin, un pervers quelconque qui avait fait un trou… J'ai l'impression que d'abord, y avait eu l'trou, qu'on a construit le trou d'abord, et la porte au dessus, puis qu'on a construit le café et que dans ce café, y avait une caissière, trois garçons enfin, deux flippers, des clients, des choucroutes, des assiettes froides, toutes les consommations servies habituellement, mais, bon y avait tout ça, mais, que ça ne fonctionnait que pour le trou, que pour le trou, et que tout le reste c'était de la frime, c'était de la frime… Faire semblant de gagner de l'argent, faire semblant de travailler, faire semblant d'en faire dépenser aux autres ou d'ailleurs en faire dépenser pour de bon en gagner, mais que tout ça, c'était pour le trou… Alors, cette perspective des choses m'a semblé tellement inquiétante que, je me suis dit, y a pas d'issue, je vais devenir comme tous les types qui ont la sueur au front, une cravate, qui n'arrivent pas à cacher le fait que… Sont un peu des clochards, enfin des gens qu'on défini comme des ratés d'habitude, alors j'ai quitté tout ça puis je me suis replié vers la normalité. J'y suis retourné quand même quelque temps après et il était entouré de palissades, ça ressemblait à une… C'était comme, comme la mort d'un théâtre porno. J'ai l'impression que… qu’après que je sois passé par là, on avait fermé ce lieu comme étant contraire à la, à la loi, ou à la morale.



Libellés :

links to this post

vendredi 10 mars 2017

Psychogeographie indoor (74)




« Il me semble que je nais aujourd’hui à l’instant même. Je sais bien que je suis destiné à périr, mais il y a cette minute quand même maintenant où je suis éternel et illimité si je prends la peine d’en prendre conscience. Et rien ne répond à cet instant-là que l’expérience des autres sera la mienne. Je suis peut-être d’une qualité tout à fait différente. Il se peut que l’univers sombre avec moi comme il n’existait pas avant que je fusse né. »

1.


9 novembre 2016.- Crachin frôlant la neige ratée (5°C). Un examen médical au résultat un peu saumâtre, des élections américaines au résultat tout autant saumâtre. Voilà l'essentiel pour une journée que j'aurai bien passée loin des hôpitaux et du brouhaha venu d'outre-Atlantique. Du côté des livres, déception, les deux cents premières pages de l'autobiographie de Mark Twain n'ont rien de vraiment biographique, c'est plutôt un empilement assez bancroche de fonds de tiroir et même s'il y a tout de même quelques trésors on s'y ennuie un peu trop souvent.

11 novembre 2016.- Ciel charbonneux, demi-froideur (8°C). Conditions lectorales moyennes, une perceuse lointaine, mais chafouine, trop peu de lumière.
Parler d'outre-tombe est toujours plus facile, on évite la susceptibilité des vivants, on prend plus de risque on est plus franc, plus honnête. L'autobiographie de Mark Twain, parue à sa demande cent ans après sa mort, sera donc pour lui l'occasion de parler d'outre-tombe, avec honnête et franchise et sans le risque de vouloir froisser ses contemporains. Ce sera aussi une autobiographie pas comme les autres, un gros machin non linéal où l'on saute du coq à l'âne, d'un siècle l'autre de Jeanne D'Arc à Robert Louis Stevenson tout en n'oubliant pas ce Missouri natal et quelques jeunes et heureuses années (pages merveilleuses). Quant à sa méthode, non linéaire, je laisserai parler l'artiste, il a le mérite d'être beaucoup plus clair que moi : « Pour finir, à Florence, en 1904, j'ai mis le doigt sur la bonne façon de faire une autobiographie : la débuter à un moment qui n'a rien de particulier dans sa vie ; se promener librement dans toute sa vie ; se promener librement dans toute sa vie ; ne parler que des choses qui sont intéressantes à l'instant : laisser tomber dès que l’intérêt commence à baisser et diriger la conversation vers la nouvelle chose bien plus intéressante qui s'est introduite entre-temps dans l'esprit. Il faut aussi que le récit mélange Journal et Autobiographie… Ainsi j'ai trouvé le bon plan. Il transforme le labeur en amusement – rien que de l'amusement, du jeu, des distractions, tout cela sans effort. C'est la première fois dans l'histoire du monde que quelqu'un trouve le bon plan ».

13 novembre 2016.- Ciel plombé, crachin (7°C). On commémore les victimes de l'année dernière, Leonard Cohen est mort , je suis bien morne. Nonobstant, toujours plongé dans l'autobiographie de Mark Twain. Je tire de mieux en mieux le fil de ce patchwork. Twain parle du Mississippi, de son frère qui y est mort dans l'explosion d'un bateau à vapeur , il se souvient de la florissante mode du duel, évoque le Tuskegee institute, cette université, réservée aux hommes noirs, que j'avais déjà visité grâce à la plume de Jules Huret et George Duhamel. Il y a de belles pages, des digressions fort heureuses, un début de satisfaction commence à me monter au coin du nez.

15 novembre 2016.- Ciel gris suicide, humidité relative (8°C) Alcune poesie di Jean Follain, nient'altro. Stanco di scrivere questo Journal de lecture, dovrei continuare in lingua ungherese, che sarebbe stato più divertente.

16 novembre 2016.- Labeur. Nuages (11°C). Nem magyar vers Jean Follain, semmi más.

17 novembre 2016.- Belle journée, du soleil, douceur (16°C). Toujours dans les poèmes de Jean Follain que je picore lentement, mais avec une certaine délectation.

Dans une quincaillerie de détail en province
des hommes vont choisir
des vis et des écrous
et leurs cheveux sont gris et leurs cheveux sont roux
ou roidis ou rebelles.
La large boutique s'emplit d'un air bleuté,
dans son odeur de fer
de jeunes femmes laissent fuir
leur parfum corporel.
Il suffit de toucher verrous et croix de grilles
qu'on vend là virginales
pour sentir le poids du monde inéluctable.
Ainsi la quincaillerie vogue vers l'éternel
et vend à satiété
les grands clous qui fulgurent.

18 novembre 2016.- Nuages, pluie légère (13°C). Matinée périlleuse, une visite médicale, des sirènes et gyrophares, deux hélicoptères traquant deux criminels en goguette. Après-midi plus tranquille, ces quelques mots de Jean Follain glanés au fil du hasard : « Les grandes architectures de la nuit tombante : arcs de triomphe que formaient les branches au bout des avenues, labyrinthes des sentiers rafraîchis, stades des champs aux gradins de haies jusqu’à l’horizon, portiques et dolmens de nuages encadraient notre être enfant allant vers son destin…»

19 novembre 2016.- Beau temps (12°C). Quand on parvient vraiment à entrer dedans, quand on réussit à dompter son côté fragmenté et non linéaire, l'autobiographie de Mark Twain se révèle être un bouquin tout à fait remarquable et un vrai un bonheur de lecture. J'aborde vaillamment la page cinq cent et Twain commence tout juste à évoquer sa famille, une épouse et une fille décédées, des amis qui s'effacent, ses morts…

Finalement, mon vrai problème, peut-être mon seul problème, restera ma fainéantise. Pas ma fainéantise face aux choses que l'on peut soulever, non ma fainéantise intellectuelle, ce cocon lymphatique que je crée autour de moi et qui m'enferme dans une fausse quiétude douillette.

20 novembre 2016.- Tempête, pour le moins (15°C). L'autobiographie de Twain est cimentée par la biographie du même Twain écrite par sa propre fille. Tout cela donne des teintes un peu post-modernes au pavé et je me demande si ce n'est pas mieux ainsi.

Par ailleurs, on vote, ici où là, pour une primaire électorale qui donnera à coup certain — tant en face la concurrence semble faible — le nom de « notre » futur président de la République. Vague ennui.

21 novembre 2016.- Bourrasques, queue de tempête, douceur fourbe (16°C). Le vainqueur de la petite consultation d'hier voudrait nous faire travailler plus et plus longtemps. Je pense qu'il se trompe, il faudrait que nous puissions surtout travailler MIEUX et certainement pas plus longtemps.
Encore dans les poèmes de Jean Follain, très loin de la « valeur travail », de tout ce fatras-là.

22 novembre 2016.- Déluge, vigilance orange (16°C). N'ayant plus l'envie de vivre-dire quoi que ce soit je me laisserai emporter là où le vent voudra bien m'emporter. Voilà la seule solution, simple ou pas. Rien lu, ou presque.

24 novembre 2016.- Pluie légère (12 °C). La feuille est blanche, l'envie n'est pas là, l'ennuie oui. Ouvert le Dictionnaire amoureux de l'Italie de Dominique Fernandez. Collection crème centriste, l'ouvrage n'est pas si mauvais que ça. Je n'ai pas grand-chose à en dire de plus. Bref, je suis morose.

25 novembre 2016.- Quelques belles éclaircies (19°C). Rien à dire, empty slot

26 novembre 2016.- Beau temps frais (9°C). Ramassé les feuilles mortes puis poursuivi la lecture de l'autobiographie de Mark Twain. Les pages consacrées à son enfance, à ses camarades de classe, sont merveilleuses. Le reste est assez oscillant, on s’ennuie un peu, on est intrigué par des pans d'histoire que l’on ignorait à peu près – ces massacres perpétrés par les Américains aux Philippines – il y a de longues digressions, un peu de narcolepsie chez le lecteur, il faut bien l'avouer.
Pour le reste, Fidel Castro est mort. Cuba va pouvoir redevenir ce lupanar étasunien qu'il n'aura jamais dû cesser d'être sans un accident de l'Histoire. Par ailleurs, et toujours du côté des trépassés, le photographe chichiteux David Hamilton s'est suicidé. Il faut dire que ces temps-ci on lui reprochait quelques anciens penchants nympholeptes plus vraiment au goût du jour. Les jalons de la morale sont flottants. Voilà encore un petit vieux noyé par la meute.

27 novembre 2016.- Nuages, froideur (6°C). L'écriture de cet approximatif Journal de lecture me prend cinq minutes par jour ; cinq minutes de trop que je pourrai utiliser à ne rien faire (Il est bien possible que l'envie ne soit plus vraiment là).
Mettre toute une vie dans un livre voila une drôle d'idée, une immense gageure et une tâche pour ainsi dire impossible. Voilà peut-être pourquoi Twain tourne autour de sa vie comme s'il tournait autour du pot. Il se perd dans de longues digressions - parfois heureuses, parfois pas - s'oublie dans le mondain pour mieux se retrouver dans l’intime, fait fi de la moindre chronologie pour mieux laisser place à de larges strates temporelles enchâssées. J'ai fini le Tome I de son autobiographie en me demandant si c'était un sommet d'ennui ou un livre génial, la vérité doit être située entre les deux. : « J'ai l'intention de faire de cette autobiographie un modèle pour toutes les autobiographies futures lorsqu'elle sera publiée, après ma mort, et je tiens également à ce qu'elle soit lue et admirée pendant de nombreux siècles en raison de sa forme et de sa méthode – une forme et une méthode grâce auxquelles le passé et le présent sorti en permanence face à face, provoquant des contrastes qui ne cessent e ranimer l’intérêt comme le contact du silex avec l'acier… »



2.

28 novembre 2016.- Labeur. Grande offensive hivernale, nous y voilà ! (3°C). Mon logis étant ce qu'il se trouve être, je n’aurai bientôt plus de place pour y caser le moindre volume. Un déménagement s'impose.
S'agissant des Cahiers de Cioran ont peut laisser faire le hasard, une page ouverte au petit bonheur la chance déçoit rarement. Ainsi aujourd’hui je suis tombé sur cette phrase qui ne ma pas déçu le moins du monde : « Toutes les fois que vous vous trouvez devant un texte bien écrit, sachez que vous n'avez pas affaire à un sage ».
Otherwise, still in L'usage du temps by Jean Follain. Simplicity, emotion, beautiful poetry.

29 novembre 2016.- Beau temps froid (3 °C). Grosse fatigue. État semi-végétatif, incapable de lire plus de trois lignes.

1 décembre 2016.- Journée globalement hivernale (4°C). Morne agrégat du quotidien, l’impression d'avoir cent ans (de trop). Relu la Prose du Transsibérien de l'ami Cendrars, comme à chaque fois, émerveillement.

J’ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone
Et l’école buissonnière, dans les gares devant les trains en partance
Maintenant, j’ai fait courir tous les trains derrière moi
Bâle-Tombouctou
J’ai aussi joué aux courses à Auteuil et à Longchamp
Paris-New York
Maintenant, j’ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie
Madrid-Stockholm
Et j’ai perdu tous mes paris
Il n’y a plus que la Patagonie, la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse…

Je suis triste je suis triste
J’irai au Lapin Agile me ressouvenir de ma jeunesse perdue
Et boire des petits verres
Puis je rentrerai seul


2 décembre 2016.- Frimas (2°C).Je picore dans l’Histoire de l'Europe d'Emmanuel Berl. Rien de vraiment scientifique, nous sommes loin des Annales et de la clique à Braudel, mais l’œuvre d'un vrai dilettante qui échafaude sa petite affaire comme d'autres feraient du bricolage tout en sifflotant. Le début est bien vu, l'Europe – ce moignon asiatique noyé dans l’Atlantique – n'est pas une donnée géographique, mais un produit de l'Histoire (avec sa grande hache) : « …l'Afrique, les Indes, la Chine surgissent des cartes avec une évidence majestueuse. L'Europe non. Pour la reconnaître, il faut déjà qu'on la connaisse. Elle évoque l'embryon d'une vie, non pas une réussite effective de la matière. Si on tourne un peu la carte de droite à gauche et qu'on perde ainsi le bénéfice de l'accoutumance, on doute que ce soit un vrai continent… »
Demain j'entamerai Tijuana Straits de Kem Nunn, on me dit du bien de ce polar-surf (sic) posé entre États Unis et Mexique, j’imagine qu'il sera, au moins, d'actualité.

3 décembre 2016.- Brumes matinales laissant place à un ciel gris-bleu sibérien, frimas (-2C°→ 4°C). J’entame Tijuana Straits de Kem Nunn. Pour l'instant c'est un surf-polar posé entre Tijuana et San Diego, dans un no man’s land où se débattent Rangers et patrouilleurs de frontières, Indiens écologistes et trafiquants de tout poil, bandidos et mangeurs de baudets, surfeurs échoués et migrants égarés.
(Ce no man’s land qui est aussi un vrai territoire, je l'ai souvent visité en utilisant l’application google maps – je suis un gros utilisateur de l’application google maps – et je me suis toujours dit qu'il serait idéal pour un roman, que voulez-vous le pacifique d'un côté, le désert de l'autre, le consumérisme effréné en haut, le capharnaüm en bas, cette barrière que l'on voudrait de plus en plus haute au milieu, tout cela est un vrai « appel à la fiction ».)

4 décembre 2016.- Les brumes levées, beau temps frisquet (5°C). Le roman policier américain est toujours intéressant lorsqu'il est inscrit dans un territoire. Ainsi, Tijuana Straits, plus qu'un polar qui vaut ce qu'il vaut, est avant tout un joli portait de deux bouts de territoire (l’extrême sud-ouest des États-Unis, l'extrême nord-ouest du Mexique). Beaux passages sur Tijuana vue comme un siphon suintant de produits chimiques avariés (on y inhale aussi beaucoup de colle), sur Imperial Beach cette Mecque du Surf un peu décatie où, dérèglement climatique oblige, l'on n'attend plus guère de vagues. Le reste est, pour ce que j'en ai lu, moins intéressant, la psychologie des personnages me semble un peu mollement échafaudée à la truelle quant à l'intrigue elle n'est pas vraiment intrigante.

8 décembre 2016.- Beau temps, ou presque (-2°C -> 11°C). Un poème de Jean Follain, les Cahiers de Cioran, toujours : « Dire que chaque instant qui passe est passé à tout jamais ! Cette constatation est banale. Elle cesse pourtant de l’être quand on la fait étendu sur le lit et qu’on pense à cet instant précis, qui vous échappe, qui sombre irrévocablement dans le néant. Alors, on voudrait ne plus jamais se lever et, dans un accès de sagesse, on songe à se laisser mourir de faim ».

9 décembre 2016.- Quelques soleillées (-1°C-> 7°C). Un strip de Charles M. Schulz, un poème de Jean Follain, une page de Charles Albert Cingria… Rien à jeter.

10 décembre 2016.- Les brumes levées du soleil puis très tôt, trop tôt, une nuit loin d'être gironde (-4 °C → 7°C). La température extérieure étant ce qu'elle est une famille d’araignées a trouvé refuge dans la tiédeur douillette de mon petit intérieur. La plus grosse des bestioles, certainement la mère de famille, ayant la taille d'une mygale anémiée par les frimas je ne sais pas s'il faut que je m’inquiète. En attendant, elle est rigolote et me tient bien compagnie.
Par ailleurs retour dans le Tijuana Straits de Kem Nunn. Tueurs méphistophéliques, désastre écologique, surfeurs mélancoliques et lumbriculture. En somme, le train-train.

11 décembre 2016.- Mostly cloudy (6°C). Still in Tijuana Straits. Lire ce roman noir torve et trépidant tout en m'accompagnant de l'application Google Maps est certes une concession aux appogiatures numériques, mais c'est aussi en jeu et un plaisir que je ne me refuse pas. Aujourd'hui en plus de ma lecture je me suis donc promené sur la jetée d'Imperial Beach, j'ai suivi le cours de la Tijuana river jusqu’à ce qu'elle se jette dans le pacifique, j'ai sauté la barrière qui sépare États-Unis et Mexique pour me retrouver un peu coincé entre un phare et d'immenses arènes bien vides. Oh rassurez-vous, rien de périlleux dans tout ça.

12 décembre 2016.- Ciel globalement nuageux, légère baisse de la température extérieure (8°C). Je m'en veux beaucoup de ne pas être l'héritier des sources Saint Yorre, il me faut travailler, je n'aime pas çà. Malgré tout, le labeur derrière moi, mon Earl Grey tiédissant, lu trois poèmes de Jean Follain qui se sont révélés tout à fait à mon goût.

13 décembre 2016.- Du Soleil mais si peu longtemps que ce ne fut même pas la peine (2°C → 7°C). Le labeur derrière moi, et après une courte sieste réparatrice, lu un chapitre de Kem Nunn. Un cheval embourbé, une rivière homicide, des motards sybarites échappés d'un quelconque Mad Max, une fusillade à la cantonade. Tout cela un peu trépidant et assez distrayant.
Plus tranquillement : acquis La vie et moi de Marcel Levy. Seul livre d'un auteur qui fit ses débuts littéraires à l'âge avancé de 93 ans. Au sujet de ce faux cacochyme, certains de mes informateurs les plus diligents parlent de Chamfort, Léautaud ou Cioran. J'aurai peu de peine à avouer qu'il y a de pires références.

15 décembre 2016.- Soleil, si peu (6°C). Je bois une infusion à base d'aloe vera dans l'un de mes mug Keith Haring, dehors il fait déjà nuit, je n'aurais rien lu aujourd'hui.

16 décembre 2016.- Temperature a little softer, less coldness, pas de quoi se plaindre (11°C). Le solstice d'hiver approchant, les journées sont courtes. Si l'on ajoute le labeur dans la marmite le temps consacré à la lecture se réduit telle une peau de chagrin (sans la magie de chez Balzac). Vous me direz que rien ne m’empêche de lire à la lumière d'une loupiote quelconque ; je vous répondrais que je suis surtout, et avant tout, un lecteur diurne. Voilà, c'est dit !
Malgré tout cela j'ai trouvé le temps de lire un chapitre de Kem Nunn que j'ai agrémenté de quelques pensées du toujours formidable Joseph Joubert. Je vous laisse, le couvre-feu tonitrue dans mes rideaux.

17 décembre 2016.- C'est peu de dire que nous frôlons l'hivernal (3°C). Voilà le verbatim de ma journée que je vous livre sans filtre. Lever 8h00, petit déjeuner, thé russe, croissants. Vers 8h50 petit tour dans l'outdoor, descente vers le village. Rues vides, brouillard, frimas. Me suis fait coupé les cheveux - nouvelle coiffeuse, boudinée, mais peu de conversation. Ma petite affaire faite, retour vers 9h40, toujours dans le brouillard. Mes modestes intérieurs rejoints, bu un verre d'eau puis suis retourné dans le Tijuana Straits de Kem Nunn. Voilà un livre qui gagne sur la longueur, qui monte en tension et fini dans une sorte de baroque opératique assez émouvant qui pourrait avoir, en définitive, quelque chose d'un peu mexicain sur les bords (la toute fin est cependant trop pelucheuse). Mon volume posé, ménage - mes fins de samedi matin sont consacrées au ménage -, Serpillière et tutti quanti, arsenal finalement assez distrayant. Mon balai posé, une longue conversation téléphonique dont je tairais la teneur suivie d'un déjeuner presque conséquent : Asperges, rôti de veau et petit pois, une spécialité laitière, bière… Ensuite une sieste qui s'imposait puis un nouveau livre à entamer L'Enfant du bonheur et autres proses pour Berlin de Robert Walser. C'est un spicilège échafaudé à partir des chroniques que Walser donna au Berliner Tageblatt entre 1925 et 1933. Constat : voilà un Walser qui parle du monde plus que de lui-même, mais qui le fait en sautillant puisque c'est sa marque de fabrique que de sautiller. Il est 17h00, j'en suis là, je pense encore lire quelques lignes, faire la vaisselle, puis je boirai une infusion d'aloe vera tout en regardant un match de football à la télévision. Dehors le brouillard vient de se lever, la nuit est déjà là.


3.


18 décembre 2016.- Brouillard et froideur (1°C). Passé cette journée dans une inquiétante gangue de léthargie. Impossible de lire plus d'un paragraphe sans piquer du nez. C'est fort dommage puisque je tentais de lire l'Enfant du bonheur de Walser. Pour le peu que j'ai pu tout de même en lire, je dirai que c'est n'est pas mal. Pour le reste acquis les deux volumes de la biographie d'Hitler par Ian Kershaw, le début est très bien et presque drôle : « Le premier des nombreux coups de chance de Hitler eut lieu treize ans avant sa naissance. En 1876, l’homme qui allait devenir son père changea de nom, abandonnant Aloïs Schicklgrüber pour celui d’Aloïs Hitler. On peut croire Hitler lorsqu’il assure qu’aucune initiative de son père ne devait lui plaire davantage que la décision de laisser tomber ce nom vulgaire et rustique de Schicklgrüber. Pour un héros national, “Heil Schicklgrüber ” eût été assurément une salutation peu vraisemblable ».

19 décembre 2016.- Du froid toujours, la neige est presque là (1°C). Pourquoi gâcher le si peu de temps que nous avons à vivre dans des tâches subalternes et bassement rémunératrices ? Nous voilà moroses et renfrognés. Malgré tout lu un beau poème de Jean Follain (Le Maréchal), c'est déjà ça.

20 décembre 2016.- Pluie glacée (0°C→ 4°C) . Grosse fatigue, rien pour moi. Ces quelques lignes d'Henri Calet auront fait, et résumé, ma journée : «  j'habite parmi les moineaux, les pigeons, les avions de passage, et à la belle saison, parmi les hirondelles et les ramoneurs qui se téléphonent de l'un à l'autre par les cheminées : « Hohé ! ».
Vers dix heures du matin et trois heures de l'après-midi, sauf le dimanche, le jeudi, les jours de fêtes et grandes vacances, j'entends une sorte d'explosion : c'est le moment de la récréation à l'école voisine dont j'aperçois la frondaison de la cour ; j'ai vociféré mêmement. Puis, cela tourne à la mélopée sauvage. Vers midi, vers sept heures, monte une odeur de soupe à l'oignon, ou a l'oseille : on fait partout la cuisine. Et, le soir, les lampes s'éclairent… Encore un jour de passé, un jour creux. Notre existence est faite de jours creux aboutés ; c'est pourquoi elle rend un son si vide ».

22 décembre 2016.- Labeur. Nuages (4°C). Trois pages de Robert Walser, un poème de Jean Follain.

23 décembre 2016.- Nuages, hausse des températures (8°C). Les petits mots de Walser bondissent devant lui. Ce sont des enfants qui jouent avec lui. Oublions le Walser mort dans la neige un jour de Noël, oublions ce chapeau tombé à ses côtés : Walser est SAUTILLANT !

26 décembre 2016.- Nuages (9°C). L'une de mes voisines vient de jeter son sapin de Noël dans l'unique poubelle grise de l'immeuble, Facebook me propose de célébrer l’anniversaire d'un ami décédé. Par ailleurs George Michael est mort, tout va pour le mieux.

27 décembre 2016.- Ciel bleu pâle (-1°C → 8°C). Walser  (une chronique) ; Cioran Cahiers (trois pages) ; Stendhal diary (deux pages ) ; Jean Follain  (un poème).

29 décembre 2016.- Beau temps froid (0°C). Le 11 septembre 1811, l'ami Beyle a une mine terrible, rien ne lui plaît ; mais heureusement, il n'envoie foutre que son laquais et encore pas trop durement. Le 9 mai 1898, Jules Renard dresse sa tête comme les oiseaux le font au bord de leurs nids puis il dit d'une voix douce et gaie : « L'inspiration, ce n'est peut-être que la joie d'écrire : elle ne la précède pas. »  Rien d'autre.

30 décembre 2016.- Brouillard (3°C). Labeur, tracas de voisinage, tâches ménagères, rien de vraiment réjouissant. Nonobstant tout cela léger retour chez Robert Walser : des petits nuages qui ont l'air de floconnets de ouate lui tourne autour, il n'a pas l'air de s'en faire, prenons exemple sur lui…

31 décembre 2016.- Nuages et froideur (1°C). Toujours avec Robert Walser et son Enfant du bonheur. Ces papiers journalistiques ne sont certainement pas ce qu'il aura écrit de plus beau, mais il y a tout de même quelques merveilles à picorer. Celle-ci par exemple : « Dans les époques où ce qu'on appelle la joie de vivre devient une espèce d'obligation, la souffrance, le remords gagnent en attractivité, comme si c'était un plaisir. »
Je me prépare pour les agapes du Nouvel An avec un entrain modéré, il va me falloir être joyeux.


To be continued.



Libellés :

links to this post

mardi 7 février 2017

Remake / Remodel N°31



« Sur l'écran noir, légèrement décalés vers la gauche, deux cercles concentriques gris ; à droite, une volute de fumée. Lentement les ronds basculent : ce sont la coiffe et le bord du chapeau plat de Lester Young. Juché sur un tabouret, la tête légèrement penchée, il émerge de l'ombre soufflant dans un saxophone ténor bizarrement incliné. Pres, perdu dans sa musique, rêve à un monde inaccessible fait d'ineffable douceur » Alain Tercinet (1996)

« Les gestes de Lester, ses déplacements, accusent une nonchalance absolument naturelle et tout contribue, dans cette courte bande, à renforcer l'impression de décontraction parfaite du musicien, à exprimer l'ambition de Lester d'être “une sirène jouant dans le brouillard ” comme il se plaît lui même à le dire. Tout : jusqu'aux volutes de fumée s'élevant dans un air immobile, jusqu'aux jeux d'éclairage, qui marient l'ombre ou la pénombre à une lumière diffuse. » Lucien Malson (1952)

« Les plans extraordinaires, ces plans sur lesquels des musiciens font (pas toujours très bien) semblant d'improviser une musique qui a été préenregistrée pour plus de sûreté, ces instantanés situés hors du temps donnent des jams l'image la plus irréaliste et la plus juste à la fois. Celle d'une exubérance hiératique se réclamant d'une sérénité tendue à l'extrême. Celle d'une passion détachée de tout qui n'est revenue de rien. Et l'on y voit, aussi, un Lester Willis Young monstrueusement présent à force d'être ailleurs » Alain Gerber (2000)



Libellés :

links to this post

mardi 31 janvier 2017

Psychogeographie indoor (73)



« L’essentiel c’est une mauvaise santé, aussi bien morale que physique, une paresse traversée de sursauts et de remords... En effet, lorsqu’on se trouve enfoncé jusqu’à un certain degré dans une incapacité qui permet tout juste de survivre, on a tôt fait de traverser la zone des sentiments que l’on continue parfois à utiliser pour faire plaisir à son entourage. Il ne reste de vrai pour-soi qu’une solitude expiatoire, et (si l’on veut bien éliminer les dernières formules de mélancolie) bientôt pleine d’un charme étrangement harmonieux et peut-être très cruel. » (André Dhôtel, La littérature et le hasard)

1.

29 septembre 2016.- Indian summer, néanmoins le soleil, trop bas, n'éclaire pas mon petit intérieur (26°C). J'entame Aux Couleurs de Rome de Valery Larbaud. Ce massif moyennement replet a tout pour me plaire ; Rome me plaît assez, quant à Larbaud… Par ailleurs, j'entame un autre massif bien plus conséquent : le Zibaldone de Léopardi, plus de 3000 pages qui je l'espère n'auront rien de vraiment étouffe-chrétien. Le début est déjà très bien : «  En littérature, on passe du néant à la médiocrité, puis de la médiocrité au vrai, et de là au raffinement… »

30 septembre 2016.- Belle journée puis quelques nuages tardifs et inquiétants (25°C). Vertèbres cervicales, hanches, genoux et chevilles, mes jointures sont en berne. Pour le reste, tout va bien de travers, ou presque. Trois pages zibaldonesques du primesautier Léopardi  : La laideur doit ; comme le reste, avoir sa place quelque part. Un texte italien de Valery Larbaud où il est question des floralies, d'une Flora – sage, belle et retenue – et du Toscan cette langue qui ne se parle pas, mais qui se pleure.

1 octobre 2016.- Averses glutineuses (18°C). Aux Couleurs de Rome est un spicilège larbaudien en diable. On y tourne délicatement autour des petites filles quand on y tourne pas spirituellement autour des nonnettes. Les paysages de Ligurie sont célébrés à leur juste hauteur. Plus loin et plus bas on se perd un peu dans les Pouilles tout en attendant un autorail qui semble ne jamais vouloir venir. Loin de l'Italie, dans cette France centrale qui est aussi celle de Larbaud on est émue par les abeilles :  « Ce sentiment d'une secrète solidarité entre les abeilles et les hommes est sans doute ce qui a inspiré aux Anciens l'idée de leur origine mythique : Est illis quaedam cum genere humano societas. Chez nous, et sans doute aussi en Berry et peut-être en Auvergne, ce sentiment s'exprime surtout par la coutume qui veut que, lorsque le chef de la famille meurt, on place sur chaque ruche un petit drapeau fait d'un bâtonnet et d'un bout de crêpe, et qu'on l'y laisse un an et un jour. On dit que si on oubliait ou négligeait cette pratique, les abeilles s'en iraient. Et c'est ainsi que dans celles de nos pensées qui se rapportent à nos parents défunts, ou à notre propre fin, apparaissent quelquefois, aux confins des deux mondes, des petits fanions noirs flottant sur une rangée de ruches. »

2 octobre 2016.- Temps maussade (18°C). Dans Aux Couleurs de Rome Larbaud fait un curieux éloge d'Henry Bataille. Il voit le dramaturge chanci et plus vieillot qu'une armoire auvergnate, mais il voit aussi le poète conséquent celui qui pourrait avoir quelques teintes communes avec le merveilleux J.M Levet, il a bien raison de voir tout ça :

La dame veuve, l'enfant poitrinaire et le poète anglais
Chaque année se rencontrent sur la terrasse de l'hôtel.
Ils se balancent dans leurs fauteuils paillassons, et leurs plaids
Foncés - Tous les jours ils font le tour habituel
Sur le chemin du Belvedère à l'église protestante.
Ils marchent dans la lumière pâle des ombrelles…
Terrasses terrasses d'où l'on a la vue cicatrisante
La vue, coin d'infini sur n'importe où, où se balance
L'éternel géranium rose sur fond bleu…
Ils sont venus voir, -tout est là. Alors s’ils sont heureux.

4 octobre 2016.- Frimas matinaux, soleil bas et vague douceur par la suite (6°C→ 18°C). Je supporterais mes contemporains lorsqu'ils ne m'ennuieront plus, lorsqu'ils étonneront à nouveau. En attendant, je suis loin du compte et ma morosité ne fait qu'enfler, enfler jusqu'à en exploser ?
Trois pages de Léopardi pour qui tout écrivain doit imiter les Anciens. Ce n'est pas faux les Anciens sont souvent étonnant et – malgré les apparences et le verni du temps – ne sont jamais vraiment ennuyeux.
Rien (ou presque) : N'ayant pas les capacités pour, je renonce d'ores et déjà à la postérité.

6 octobre 2016.- Frimas en amorce (2°C→ 15°C). L'ouragan nous guette, il est déjà en Amérique, en Caroline du Nord que l'on évacue. En attendant, je picore telle une poule étêtée dans les Cahiers de Cioran. La phrase qui suit aura fait ma journée :  « L'enthousiasme étant un état morbide, quoi d'étonnant si on le trouve à l'origine des grands malheurs publics ou privés ? »

7 octobre 2016.- Labeur. Soleil gâché (15°C). Étant d'une humeur un peu fluctuante j'hésite grandement à célébrer la « journée mondiale du sourire ». Quoi qu'il en soit, cela ne m'empêche pas d'être avec Valery Larbaud.



2.

8 octobre 2016.- Temps maussade, automnal pour tout dire (15°C). Poli comme je suis j'ai tenu la porte de la Brasserie Georges (69002 Lyon) pour que Pierre Tchernia puisse y entrer avec toute la majesté requise. Il m'avait remercié avec un petit sourire… il est mort aujourd’hui, je l'aimais beaucoup.
J’entame l’Homme Inquiet d'Henning Mankell. C'est le dernier volume consacré aux enquêtes de Kurt Wallander. Vague déprime, petit ton tristounet. Wallander achète un maison isolée et un chien indréssable. Il perd aussi un peu la tête, oublie aussi son revolver en route, c'est un problème. Sa fille lui offre un petit fils et un gendre. Le père du gendre disparaît inopportunément. Il est question de sous-marins et de guerre froide, j'en suis là.
Par ailleurs, ce matin fini la petite affaire de l'ami Larbaud. Je ne devais pas être en condition optimale, car je m'y suis un peu ennuyé, or je ne m'ennuie jamais chez Larbaud. Certainement l’automne et cette lumière grise dans mes rideaux.

9 octobre 2016.- Ciel bleu blanc, fraîcheur (13°C). Narcolepsie sur canapé, beaucoup de mal à vouloir émerger, je suis légumineux. L'homme inquiet est, lui aussi, plus légumineux qu'autre chose, on s'y ennuie un peu tout en restant attaché au personnage de Wallander. Finalement, c'est plus un livre sur sa vieillesse et son « devenir barbon » qu'autre chose.

10 octobre 2016.- Ciel globalement nuageux (11°C). Malade. L'avantage de la maladie c'est qu'elle permet la lecture bien plus que la non-maladie (je parle évidemment de maladie non immédiatement létale). Ainsi aujourd’hui j'ai raisonnablement avancé dans l’Homme Inquiet de Mankell. Baltique sous-marin et guerre froide. Une fille oubliée aveugle sans bras et sans vraie colonne vertébrale, mais blonde, nous sommes en Scandinavie. Du sursignifiant autour de la vieillesse en marche, de gros sabots suédois (des Crocs?) parfois…

11 octobre 2016.- Still sick. Nothing else.

13 octobre 2016.- Quasi déluge (10°C). Fatigue, trop de labeur, rien lu. Dylan Nobel de littérature, comme si cela était possible

15 octobre 2016.- Quasi beau temps (20°C). Travaillé nuitamment. Dormi pas plus de deux courtes heures. À mon réveil un mal de dos si escagassant qu'il me fait craindre une lombalgie aiguë assez peu passagère. Néanmoins, continué la lecture de l’Homme inquiet de Mankell. La mélancolie y est très languissante et Wallander n'en finit plus de finir. Il retourne en Lettonie, à Riga, où l'on enterre Baiba son « âme sœur » oubliée. La ville a bien changé (cf Les chiens de Riga), elle semble presque riche, la séquence est émouvante : il y a des larmes et de la vodka, de l'irrémédiable un peu partout…

16 octobre 2016.- Ciel globalement nuageux (17°C) Cervicalgie et lombalgie couple improbable, couple incommodant… Curieuse journée, étrange halo narcoleptique, certainement les effets mélangés du tramadol et du paracétamol, autre couple improbable (je me demande si tous ces couples improbables ne mériteraient pas une « manif pour tous »). Lu plus de cent pages d'Henning Mankell tout en piquant du nez toutes les trois lignes, quatre heures de lecture pointilliste et ce simple constat : entre mollesse diabétique et espionnage vaporeux on s’ennui beaucoup dans ce dernier Wallander.

17 octobre 2016.- Pluie légère (18°C). Mankell, un chapitre -> Joubert, trois pensées -> Nothing else : « Hérodote coule sans bruit.»

18 octobre 2016.- Beau temps (18°C). Le 9 décembre 1963, Cioran relit quelques poèmes d'Emily Dickinson. Il est ému jusqu'aux larmes. Il faut dire que tout ce qui émane d'elle a la propriété de le bouleverser. Le 10 décembre, de son lit, il voit passer un grand oiseau noir. Le 11 décembre il fait un rêve étonnant : Jacqueline Kennedy lui donne un coup de fil puis il se promène avec elle dans le bois de Sénart. Le même 11 décembre on retrouve trois squelettes dans la région de Lascaux, l'un d'eux a le crâne fracassé… (Cioran, Cahiers)
En dehors de Cioran cette – longue – pensée de Joubert qui tournicote autour des Anciens et qui me semble très bien  :« Platon, Xénophon et les autres écrivains de l’école de Socrate, ont les évolutions du vol des oiseaux ; ils font de longs circuits ; ils embrassent beaucoup d’espace ; ils tournent longtemps autour du point où ils veulent se poser, et qu’ils ont toujours en perspective ; puis enfin ils s’y abattent. En imaginant le sillage que trace en l’air le vol de ces oiseaux, qui s’amusent à monter et à descendre, à planer et à tournoyer, on aurait une idée de ce que j’ai nommé les évolutions de leur esprit et de leur style. Ce sont eux qui bâtissent des labyrinthes, mais des labyrinthes en l’air. Au lieu de mots figurés ou colorés, ils choisissent des paroles simples et communes, parce que l’idée qu’ils les emploient à tracer, est elle-même une grande et longue figure.»

20 octobre 2016.- Ciel bleu pâle, fraîcheur (14°C). Un poème d'Yves Bonnefoy. Rouvert l’Histoire de la littérature française de Kleber Haedens, suis tombé sur ces quelques lignes consacrées au vicomte de Chateaubriand ; rien de décevant, que du bonheur : « Lorsque Chateaubriand renonce à inventer, car il n'a pas d'imagination, lorsqu'il abandonne le genre sentimental où il ne réussit point, lorsqu'il substitue au plaisir de faire des phrases, celui d'être spontané et sincère, il devient un redoutable enchanteur. Son style prend du nerf, de la liberté, de la vie. On découvre, alors, un esprit gai pénétrant et moqueur. Des personnages pittoresques parcourent la lande bretonne, des écrivains sont ressuscités en quatre mots, et, complices d'un voyageur qui se réjouit du luxe des transatlantiques et de l'abolition des distances… Les Mémoires d'outre-tombe et l'Itinéraire de Paris à Jérusalem ont gardé la jeunesse des chefs-d’œuvre. Le mot n'y écrase pas les sentiments ou l'idée et la rencontre heureuse des longues et brèves, l'agencement mélodieux des consonnes et voyelles ne s'y désignent plus comme la seule fin de l'art… »

21 octobre 2016.- Pluie gâchée, crachin (14°C). Encore un chapitre du dernier Wallander (je sais tout cela est très languissant).
On me dit le plus grand bien de Marc Bernard et de sa littérature prolétarienne. Demain j’entamerai son Vacances et je pourrais me faire une petite idée par moi même. Un bref survol scrutateur ne me laisse présager que du bon : « Si mon élan pour les vacances est tel, c’est que j’ai mal débuté dans la vie; quand j’étais enfant, les miennes furent tristes, sans mer, ni montagne, avec les seules vallées des rues, les prairies des places, les rivières des ruisseaux, les tunnels des couloirs, des passages. Pour voyager, je transformais une chaise en diligence. Il est vrai que j’ai connu de bien beaux pays ainsi. Et il est vrai aussi que j’ai été tôt, dégoûté de la richesse quand j’ai vu un de mes petits voisins, nourri de gâteaux et de bonbons, pleurer constamment. »
Dernières acquisitions : Deszo Kosztolanyi - Alouette, Claudio Magris - Loin d'où, Alain Jaubert - La moustache d'Adolf Hitler et autres essais, Stefan Zweig - Grandes biographies…




3.


22 octobre 2016.- Beau temps, fraîcheur (11°C). L'automne et ses premiers frimas ont beau avancer cela ne m’empêche pas de constater que Marc Bernard était de la trempe des vrais, et bons, écrivains. Dans Vacances, il raconte quelques épisodes de sa jeunesse avec une appétence un peu maladive qui pourrait rappeler Raymond Guérin. On passe du fin fond d'une pâtisserie, où apprenti il se gave de gâteaux à en vomir, à Lyon cette ville sinistre avec ses façades noirâtres et ses femmes faciles qui vomissent de longs flots de liquides violets. On se retrouve ensuite coincé en Silésie pendant deux longues années, c'est le « service » avec sa cohorte de troufions pas embarrassé par la morale. Des bals qui finissent mal, des bagarres qui virent à l'homicide et à la table d'autopsie. Reste une fille au corps de jeune adolescent, de l'amour, un peu…

23 octobre 2016.- Nuages (16°C). De « grands blonds teutoniques » courent dans la France à pas de géants. Les villes et villages tombent comme des pommes. Voilà le temps du rutabaga et de la méditation. C'est la « drôle de guerre » de Marc Bernard.

24 octobre 2016.- Nuages, tiédeur incongrue (23°C) Dans Une Jeunnesse viennoise je crois me souvenir que le père Schnitzler regarde son jeune « lui-même » avec un détachement dandy assez éloigné de l'aplomb scrutateur du vieil écrivain remémorant. Voilà un livre que je devrais relire. En attendant, je perds mon temps dans un travail qui s'il me nourrit au propre ne le fait jamais au figuré. C'est un problème, car mon temps est précieux et compté.


25 octobre 2016.- Humidité, très grande humidité ! (16°C) Labeur décérébrant et cervicalgie escagassante, rien pour moi. Ces mots de Gregor Von Rezzori auront néanmoins fait ma journée : « Notre enfance s’est écoulée parmi des hommes socialement dérangés de leur position originelle, dans une époque historiquement dérangée, et elle a été remplie de désordres de toutes sortes ; et le désordre conduit à la souffrance, et la souffrance à la plainte muette là fleurit la poésie.»

27 octobre 2016.- Soleil voilé (14°C) « Il est impossible d’ouvrir la bouche sans provoquer les plus incurables confusions… Tout ce que l’on exprime est indécent. Le simple fait d’exprimer quelque chose est indécent. » (Hugo von Hofmannsthal, L’Homme difficile).
Nothing else…

28 octobre 2016.- Beau temps (ou presque) (15°C). Étant plus las que là ma petite entreprise diaristique périclite. Est-ce un problème ?
Lu un chapitre de Marc Bernard, une histoire de yachting sur la Côte d'Azur, de l'ennui un peu quand même.


29 octobre 2016.- Brume et crachin (8°C). Toujours en Vacances avec Marc Bernard. Bel éloge des villégiatures campagnardes de la Haute-Vienne et des vaches qui la peuple un peu partout . Voilà une bestiole admirable pour qui sait la regarder avec l’œil de l’esthète : «  Je l’aime aussi quand elle monte une prairie, avec fierté, avec noblesse, dans les courbes d’azur dont elle laisse un reflet dans la blancheur de son lait, quand elle monte vers les nuages, si haut qu’on finit par ne plus apercevoir qu’un grain blond… puis plus rien. Le ciel a mangé la vache. » À dix kilomètres de là on massacre à Oradour sur Glane. Plus tard et plus loin ce sont des vacances plus extraterritoriales et exotiques, c'est le Maroc, Marrakech et sa place Jemaa-el-Fna, des calottes noires, des babouches et de jeunes gens et jeunes filles habillées à l'européenne, mais avec un goût villageois voyez vous. Encore plus tard, mais moins loin c'est la Suisse. Marc Bernard aime beaucoup cette contrée confortable où tout est parfaitement aligné, où, entre les doubles fenêtres, des fleurs paraissent avoir été mises là pour la joie du passant…
Dernières acquisitions : Jacques Perret - Rôle de plaisance, Max Ophuls - Souvenirs, Thomas Bernhard - Au But, Sylvain Tesson - Sur les chemins noirs, Deszo Kosztolanyi – Alouette.

31 octobre 2016.- Bruine et quasi froideur, le reste du territoire semblant plongé dans une douce torpeur printanière, il est bien possible qu'une sorte d'injustice météo rôde (10°C). Un peu malade – as usual – l'âge ? Yesteday social life, more drunk than read. Aujourd’hui un poème de Philippe Jaccottet, un autre d'Yves Bonnefoy, les deux cold and boring.

1 novembre 2016.- Soleil, mais trop bas (17°C). Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson. Victime de l'accident que l'on sait Tesson (fils) se retrouve avec le crâne un peu défoncé et le sang d'un autre dans les veines, si l'on ajoute quelques petits clous dans la colonne vertébrale et des poumons largement en charpie on imagine aisément que le moral ne soit pas au beau fixe. Histoire de rééduquer ce corps qui n'est plus qu'un vague sac d'os, de se réhabituer à vivre, Tesson prend la drôle d'idée de vouloir traverser la France du Mercantour au Cotentin tout en empruntant les chemins que l’ Institut géographique national et ses cartes voudront bien lui indiquer. Le voilà bientôt cheminent à son rythme, qui n'est pas celui du ragtime, loin des grands axes, de l’ aménagement du territoire , des ronds-points et du « monde moderne » pour tout dire. L’excursion se révèle être le plus souvent formidable, il faut dire que les lieux traversés sont toujours formidables : le Mercantour, la Provence et le Ventoux, les Cévennes… Au fil des kilomètres, des pages, Tesson se déverrouille, tant au physique qu'au moral, il se permet quelques petites haltes hédonistes : «  En cette année du XXIe siècle, cela me semblait bon de pouvoir passer une heure sans rien faire, comme le petit personnage d’un tableau pastoral du XVIIIe siècle », se retrouve dans des paysages dignes de Füssli ou de Kubin, croise des types bizarres, des errants, des romanos, des « mecs encore un peu sauvages », il examine surtout la modernité de loin avec cet aplomb bourru (trop?) qui pourrait rappeler (de loin) celui d'un  Nicolás Gómez Dávila : « Le pur réactionnaire n’est pas un nostalgique qui rêve de passés abolis, mais le traqueur des ombres sacrées sur les collines éternelles ».

2 novembre 2016.- Semi-labeur. Ciel bleu-blanc, beau temps gâche (15°C). Une fois le Massif Central derrière lui, Tesson accélère la cadence de son pas. Il semble retrouver un peu son corps, ce qui ne l’empêche pas de toujours décrire très bien. Il passe par Ussel, tourne autour de Tours, se retrouve sur les coteaux de Vouvray, la Mayenne est bientôt là le Cotentin pas loin, le livre est déjà fini. De Tesson je n'ai lu que deux livres - Bérézina et celui-ci - qui me semble meilleur.
Pour la suite de mes pérégrinations lectorales, j'ai longuement hésité entre le premier volume de l'autobiographie de Mark Twain et la biographie de Joseph Fouché par Stefan Zweig, j'ai finalement choisi Zweig.

3 novembre 2016.- Semi-labeur. Beau temps frais, nuit précoce (12°). Travaillé nuitamment, fatigue corrélative. Fouché de Zweig. Limpidité formidable, un modèle de biographie. J'ignorais presque tout du passage de la girouette révolutionnaire Fouché à Lyon, des mitraillades bien plus rapides que la machine du bon Docteur Guillotin, de tous ces cadavres jetés dans le Rhône, des simulacres athées et de la « résistance » lyonnaise face à l’hydre révolutionnaire ; me voilà informé.

5 novembre 2016.- Averses (11°C). Le Fouché de Zweig est formidable. Célérité, limpidité. La terreur, le directoire et le coup d'État du petit caporal Napoléon en moins de cent cinquante pages haletantes et resserrées. Au milieu de tout cela Fouché, girouette méphistophélique en chef, type improbable, mais génie politique.

7 novembre 2016.- Passages nuageux, quasi froideur (8°C). Yesterday social life, drank a little too much. Un peu de psychogéographie outdoor, une poignée de kilomètres sur les quais, un détour par les bouquinistes, pêche frugale, un seul volume : Usage du temps de Jean Follain dans la collection poésie de chez Gallimard. Follain parle de la Mélancolie des travailleurs manuels, c'est déjà un bon signe. Today ma psychogéographie ne se sera pas aventurée plus loin que le douillet de l'indoor. Pas quitté mon canapé d'une semelle et poursuivi le Fouché de Zweig. Les cent jours, la chute de l'empereur, des relations qui virent à la pièce de boulevard. Grande finesse psychologique de Zweig, grande finesse tout court.

8 novembre 2016.- Froideur, nous y voila! (6°C). Quelle drôle d'idée que de s'évertuer à vouloir faire des trous dans la chaussée ?! Ainsi ce matin j'ai, une nouvelle fois, été réveillé par une kyrielle de machines bruyantes à moins de trois mètres de mes fenêtres. C'est la troisième fois en moins d'un an que l'on creuse ainsi, je me demande bien pourquoi ? En attendant le bruit concomitant aura été là toute la journée et moi qui me faisait une joie d’entamer le premier volume de l’Autobiographie de Mark Twain, je me retrouve le bec dans la farine avec l'air contrit du petit vieux vitupèrent contre les diverses sources de nuisances sonores. Malgré tout cela j'ai tout de même entamé le livre que j'envisageai d'entamer. Pour l'instant il est plus plein de pleins que de trous et même si les préliminaires semblent s'éterniser plus que de raison on sent déjà poindre le grand écrivain (un buste du Général Grant, la mort qui rôde, de sombres histoires de contrats).


To be continued



Libellés :

links to this post

mercredi 28 décembre 2016

Chambre verte - Pierre Barouh



« Sur les petits chemins de terre - On a souvent vécu l'enfer - Pour ne pas mettre pied à terre - Devant Paulette. »

Libellés : ,

links to this post

mercredi 21 décembre 2016

Psychogeographie indoor (72)



« Sur un vaisseau qui fait naufrage, la panique vient de ce que tous les gens, et surtout les marins, ne parlent obstinément que la langue des navigations ; et nul ne parle la langue des naufrages.» (Armel Guerne )


1.

27 juillet 2016.- Suburb of Glasgow. Crachin, vent léger, mais aigrelet (16°C). En regardant par la fenêtre de ma chambre d’hôtel, je vois un pont flottant au dessus des nuages, il n'est pourtant pas si haut, les nuages doivent être bien bas. Glasgow est un peu plus loin, dans un au-delà que je ne peux percevoir.

28 juillet 2016.- Isle of Skye. De Glasgow je n'aurais presque rien vu, une cité grise sous les embruns, des bâtiments rarement primesautiers et le petit cachet des cités saisies par la désindustrialisation massive. La ville derrière moi, la campagne est bien vite là. Le « célèbre Loch Lomond », la vallée de Glencoe, autant d'entités bucoliques au charme pour le moins aqueux. Peu après Fort William, qui vaut le coup d’œil, et laissant le Ben Nevis derrière moi, pris le ferry en direction de l’île de Skye. Traversée sans anicroche sous un quasi soleil.

29 juillet 2016.- Inverness. Malgré les micro-insectes qui y pullulent l'île de Skye est très bien. C'est un endroit où l'on resterait bien échoué en solitaire, je ne le ferai pas, car mon programme est bien trop ficelé pour que je puisse me délier de lui. Après avoir fait un court détour par Portree, village pittoresque où l'on peut croiser quelques touristes égarés, j'ai quitté l'île en empruntant un pont certes fort pratique, mais qui n'a rien de vraiment sautillant. La route qui suit longe le Loch Ness en direction d'Inverness, je n'y ai croisé que moutons, châteaux et joueurs de cornemuse en kilt, pas le moindre monstre sur l'horizon. Pour le reste, il faut savoir qu’ Inverness est une petite citée pleine de charme avec quelque chose de scandinave qui flotte dans l'air.

30 juillet 2016.- Aberdeen. Whisky et Guinness. D'Aberdeen je ne dirai pas grand-chose, elle est grise et il faut peut-être boire un peu pour l'oublier.

31 juillet 2016.- Environs de Perth, égaré au bord d'un Loch qui ne me demandait rien. Un château, de bien beaux jardins, une météo estivale pour l'Écossais commun (soit deux belles éclaircies), du Whisky quelques pintes de Guiness, que demander de plus ?

1 août 2016.- Environs de Perth, toujours égaré au bord de mon Loch. Météo magnifique, belles solleilées, beaux nuages, ciel flandrien. Je ne suis pas plus golfeur que joueur de Jokari, mais je dois dire que St Andrews m'a beaucoup plu. Ses belles ruines, ses links impeccables et ses plages flegmatiques m'ont ravi tout en réveillant le snob aristocratique qui sommeille en moi.

2 août 2016.- Suburb of Glasgow. Visité Édimbourg dans la précipitation. Trop de flux touristique, cependant et pour la première fois depuis le début de mon séjour une vraie météo indigène, brume, « douche écossaise» et quelque chose du bonheur.

4 août 2016.- Congés. Orages (32°C→ 22°C). Retour d’Écosse un peu morose, guère d'envie. Heureusement, Churchill et ses Mémoires de guerre sont là.

5 août 2016.- Congés. Ciel de traîne assez changeant, beaux cumulus (21°C). Still with Winston. Débâcle française, poche de Dunkerque, Mussolini sur son balcon, Churchill raconte tout très bien, sans trop de modestie et alors ?

8 août 2016 → 10 août 2016 : empty slot.

11 août 2016.- Matinée un peu fraîche, plus de tiédeur par la suite (10°C→ 22°C). Les chatouillements ne sont jamais un manquement aux règles de la bienséance. Pour ce qui me concerne je dirai même qu'ils sont les des rares agréments de l'existence. Rien d'autre (et rien lu).

12 août 2016.- Ciel IKB, température idéale, que demander de plus ? (26°C). Je flotte par ondes impétueuses dans une direction que le commun des mortels n’atteint que très rarement.
Toujours rien lu aujourd'hui, est-ce un problème ?

13 août 2016.- Journée ensoleillée (28°C). De la destruction de W.G. Sebald. Guerre et littérature. Bombardements, corps et cendres (une corbeille à linge pourrait contenir une famille au complet). Grande avancée de la modernité qui voit une mère folle de chagrin transporter le cadavre de son enfant réduit à la taille d'une momie lilliputienne. Sebald n'oubliera jamais ces cendres-là, elles seront le terreau de son œuvre.
Pour le reste, je me délite dans une apathie un peu grise où le sautillant n'a pas vraiment sa place.

14 août 2016.- Tiédeur (33°C). Sebald, destruction, sieste prolongée, sport télévisé. Nothing else. Lire Automme allemand de Stig Dagerman.

16 août 2016.- Chaleur un peu fourbe (33°C). Vie sociale et long weekend alcoolisé. Ma petite chose diaristique est bien loin derrière moi, plus je creuse mon horizon, plus elle s’éloigne.

21 août 2016.- Ciel changeant, température idéale (23°C). Un peu d'horticulture matinale, taillé quelques branches et boutures avec l'application non feinte du botaniste averti. Déjeuner léger suivi d'une bienheureuse sieste sur l'une de mes chaises d'extérieur. Dans la foulée, et dans un halo un brin narcoleptique, fini le livre de W.G.Sebald (De la destruction). Dézingage en règle d'Alfred Andersch, écrivain dont j'ignorais tout et qui en prend pour son grade (Sebald lui reproche de travestir sa biographie en utilisant le chemin broussailleux de la littérature…). J'ai l'impression que Sebald est meilleur en « archiviste de la mémoire », je peux me tromper, je n'ai pas la science infuse, je suis plus jardinier qu'autre chose. Puisqu'il faut toujours finir un ouvrage que l'on a eu la bonne opportunité d'entamer outre le Sebald j'ai achevé mon volume des Greguerias de Ramon Gomez de la Serna. Je m'étais un peu lassé de lui et il attendait que je le finisse avec ce petit air plaintif que prennent les livres lorsqu'on oublie des les finir. J'avais tort de me lasser de lui puisque bien que souvent obsolète il recèle d'indéniables merveilles : « La chemise repassée nous attend bras croisés ». Sebald et De la Serna derrière moi poursuivi par le Journal de Stendhal que je suis loin d'avoir fini, encore près de quatre cents pages et du bonheur à saisir : «  Je sens par tous les pores que ce pays est la patrie des arts. Ils tiennent, je crois, dans le cœur de ce peuple la place que la vanité occupe dans celui des Français. » (l'Italie !).

22 août 2016.- Soleil (26°C). Back in Stendhal diary. Nous sommes à Milan le 10 septembre 1811, l'ami Beyle se rend jusque chez un « traiteur » qui lui fait part d'une méthode secrète lui permettant de « bander » plus que de raison. La méthode qui est aussi une recette est très simple, il suffit d'avoir une tarentule à portée de main, de l'occire puis de la réduire en charbon et de la mélanger avec de l'huile d'olive. Le « patient » frotte ensuite la pâte résultant du mélange au pouce de son pied droit et le tour est joué, voilà une belle érection qui commence à poindre. Nothing else.
Rien (ou presque) : Tout ce qu'il y a de bon à gagner d'un sot, c'est son affection.

23 août 2016.- Hausse de la température extérieure. Pour demain la météorologie nationale prévoit du caniculaire, c'est inquiétant (30°C). Encore dans le Journal de Stendhal, l'Italie, toujours l'Italie, il faut bien dire que l'Italie a beaucoup pour elle. Otherwise nothning else, ou presque (je suis morose).

25 août 2016.- Tiédeur mafflue (38°C). Ayant su préserver mon petit intérieur de la grande chaleur extérieure je m'y suis réfugié avec le contentement de l'ours brun aux abords de l'hibernation. J'en suis là, et ce là me convient tout à fait. Pour le reste, rien lu, on annonce une rentrée littéraire pleine d'éxofiction, je suis moyennement inquiet.

26 août 2016.- Canicule ou presque (35°C). Légumineux et entiédi, rien pour moi. Petit tour dans les Cahiers de Cioran, salutairement moroses : « Il faut être ivre ou fou, ajouterais-je de mon côté, pour oser encore se servir de mots, de n'importe quel mot ».
Rien (ou presque) : Y t-il un atoll Burkini !?

27 août 2016.- Inconvenante tiédeur (35°C). « La voix de la cigale couvre les champs, mais son corps tient dans la main. » Réfugié in my small indoor, à l'abri de la chaleur et à l'ombre des démons. Retour dans les Œuvres complètes de Jean Paulhan, l'art du contre-pied et cette façon diablement capricante de bien vouloir tourner autour des mots. Pour Paulhan les mots ne sont pas des signes faisant sens par nature, il faut les aider, leur faire un peu confiance pour que par retour ils investissent le domaine de la pensée. Tout cela pourrait être un brin compliqué, cela ne l'est pas tant que ça.

28 août 2016.- Nuages, trois gouttes tièdes (32°C). J'étais avec Paulhan et ses mots, les conditions lectorales semblaient épatantes, pas de bruit parasite, une chaise de jardin et un petit air frais matinal, et voilà que je me suis endormi, sans ostentation, discrètement avec la quiétude du vieillard qui part déjà un peu. Je me suis réveillé bien plus tard, j'ai déjeuné un peu, puis après une nouvelle sieste qui s'imposait d'elle-même j'ai laissé choir Paulhan et suis retourné dans les Journal de Maurice Garçon. Débarquement en Silice, démission du pantin Benito, on croise Paulhan deux trois fois, je ne me suis pas rendormi.


2.

29 août 2016.- Ciel globalement nuageux et petit air frais, pas de quoi se plaindre vraiment (25°C). Barbouillé et légumineux, rien de bien réjouissant. Lu quelques peccadilles dans le seul quotidien national sportif. Pour le reste saviez-vous que j'ai « roulé » ma première pelle pas loin de La Baule, à Pornichet ? C'était en 1977, j'avais onze ans, Elvis Presley est mort le lendemain…

30 août 2016.- Encore un peu de tiédeur latente (29°C). Cioran n'aimait pas Victor Hugo, que voulez-vous cette œuvre replète, cette vie trop remplie, rien de vraiment intéressant. Quant aux écrivains en règle générale : « L'idée de rencontrer des écrivains me rend positivement malade. Retrouver ses propres défauts en pire est intolérable. Et puis on ne peut supporter de plus vaniteux que soi. »

2 septembre 2016.- Tiédeur (35°C). La chaleur étant ce quelle se trouve être une petite troupe d'araignées a investi mon indoor le trouvant certainement plus frais que l'outdoor. Pour le reste, je ne sais plus écrire et suis plus proche du légume vexé que de toute autre chose. Rentrée littéraire, lire California Girls de Simon Liberati.

3 septembre 2016.- Ciel gris jaune, quasi souffreteux (32°C). Largement entamé California Girls de Simon Liberati. Manson et sa famille de hippies en goguette, le massacre de la Villa Polanski, l'horreur qui monte, qui est là, qui ne retombe jamais vraiment. Liberati est si diablement informé qu'il restitue tout cette saumâtre histoire avec la précision maniaque du type qui en sait beaucoup trop. Malgré cela il n'est jamais vraiment dans la délectation voyeuriste et si le meurtre et l'agonie de Sharon Tate sont racontés avec moult détails émétiques, il y a plutôt une étonnante émotion qui rôde plus que tout autre chose.

4 septembre 2016.- Nuages (28 °C). Au loin un volatile indéfini gazouille mollement, un reste de tiédeur flotte, je m'ennuie solidement. Manson étant un personnage trop intéressant pour être vraiment intéressant, Liberati se concentre donc sur les filles qui elles présentent l'avantage de pouvoir êtres un peu modelées dans le sens du romanesque : « … les filles sont plus intéressantes et émouvantes, car, elles se sont vraiment données, corps et âmes, amoureusement, au mal. Elles valent plus que Manson qui, pervers manipulateur, n’avait qu’un souhait : retourner en prison en entraînant le plus d’âmes possible dans sa chute » (In Le Monde). Otherwise 1969 année du désenchantement, année d’Altamont et des affaires Tate-Polanski-La-Bianca, celle du grand retour du mal et de ses mythologies

5 septembre 2016.- Averses, baisse sensible de la température extérieure (22°C). « Orange sunshine », Methedrine et petits canifs Buck. Chez Liberati on saigne les « cochons ». Il faut toujours se méfier des hippies en goguette. Nothing else.

6 septembre 2016.- Ciel nettoyé, du vent (27°C). Le labeur derrière moi, sieste et jardinage, deux chapitres du Liberati que j'ai lus en pensant qu'ils étaient convenablement distrayants (ce qui s'agissant de ce livre, est une pensée assez horrible).

9 septembre 2016.- Beau temps chaud, un peu d'air (31°C). Le « groove cosmique et brinquebalant » de Sun Ra me berce. Je somnole nébuleusement. Les mots m'abandonnent. Rien ne peut plus m'atteindre.

10 septembre 2016.- Tiédeur tardive, indian summer ? (29°C). La dernière partie de California Girls oublie le factuel morbide et vadrouille dans la « transfiguration littéraire ». il y a plus d'air, les fenêtres de la fiction sont entrebâillées et même si l'odeur des cadavres persiste à vouloir encore flotter un peu on respire mieux aux abords du Topanga Canyon.
J’enchaîne avec Cinq sorties de Paris, un recueil de textes où Henri Calet s'aventure hors des arrondissements parisiens. L’Algérie, le Gévaudan, la Loire et la Garonne, autant de contrées périlleuses.

11 septembre 2016.- Soleil voilé, grande chaleur (33°C). Je ne sais plus écrire, j’ânonne. N’ayant aucun lecteur, ce n'est pas un problème en soi.
Fini Cinq sorties de Paris qui s'est avéré être un formidable petit livre. Calet descend la Loire, ce fleuve qui est aussi un boulevard de rois, de reines et de poètes (on peut y coudoyer Max Jacob, Charles d'Orléans, Villon, Ronsard ou La Fontaine), ce fleuve bordé de châteaux qui sont autant de paradis accueillants où l'on passe des nuits reposantes (Chambord est un régal, un dessert somptueux et une « pièce montée fantasmatique qui serait l’œuvre d'un facteur Cheval aux moyens illimités »). Plus loin le fleuve disparaît dans l’atlantique : «  Mais un fleuve ne meurt point vraiment. Ce mouvement qui ne finit pas, c’est celui d’une artère qui porte le sang à son cœur. Et il se trouve que le cœur de la Loire, c’est l’Océan. Une histoire qui n’aura probablement pas de fin ».
Après avoir descendu la Loire Calet remonte la Garonne, du Médoc, de Malagar et du tombeau de Toulouse-Lautrec jusqu'en Espagne et ses portraits du Gaudillo accrochés un peu partout on se demande bien pourquoi. Merveilleuse remontée, est-il utile de le préciser ?

12 septembre 2016.- Chaleur inutile, ciel bleu gâché (33°C). Malade et sans entrain. Aujourd'hui ce fut Jaccottet sur Cingria, un Suisse conséquent sur un autre Suisse conséquent. À vrai dire deux beaux loustics à la plume gracile : « Je rappellerai seulement un souvenir ; au coin de cette même rue Bonaparte et de la rue du Vieux-Colombier, il y a un café-tabac ; nous nous étions attablés dans ce café pour attendre un ami avec qui nous devions passer la soirée. L'ami ne venait pas ; son retard devenait presque insolent ; Cingria, qui était fort susceptible, s'en affectait, tandis qu'un orage s'était abattu assez brusquement sur Paris, avec une grande violence. Cingria, inquiet, m'avait vivement incité à nous garer dans le fond de la salle : " il y a comme ça des éclairs, vous savez, hein ! des éclairs en boule qui se précipitent tout à coup dans les cafés, comme des consommateurs… "»
Rien (ou presque) : L'air suisse se boit.

13 septembre 2016.- Toujours cette chaleur vraiment trop hors de saison pour espérer être honnête (35°C). Labeur ultra matinal, sieste prolongée, arrosé plantes et fleurs. Par ailleurs ces quelques lignes de Cioran qui auront fait ma journée (avec l'arrosage et la sieste) : « L'artiste qui cherche l'extraordinaire à tout prix et d'une manière constante lasse vite, car rien n'est plus insupportable que la monotonie de l'insolite. Il n'y a pas d'art véritable sans un minimum, que dis-je ? sans une bonne dose de banalité. »

15 septembre 2016.- Vent, baisse de la température (23°C). Les jours de labeur me laissent avec le cogito en berne , je me repli généralement sur du fragmenté. Ainsi aujourd'hui je me suis contenté de quelques éclats chez Jaccottet, Cioran et Joubert. Jaccottet parlait très bien de Giorgio Bassani, Cioran était maussade en bien, quant à Joubert il persistait à vouloir être impeccable : « Naturellement, l'esprit s'abstient de juger ce qu'il ne connaît pas. C'est la vanité qui le force à prononcer, quand il voudrait se taire.»


3.

17 septembre 2016.- Ciel couvert, chute vertigineuse des températures, quasi-froideur (16°C). Pour l'Européen de base l'Indonésie semble être une contrée appartenant à une autre planète, pire c'est parfois une contrée qui n'existe pas du tout ! Que voulez-vous la distance ne fait rien pour cet aréopage de grosses îles cabotant entre Asie et Océanie. Jakarta a beau être la seconde agglomération la plus peuplée au Monde, l'Indonésie a beau être remplie de plus de 250 millions d'âmes, cela ne compte pas vraiment dans la « grande marche » de notre monde à nous. Dans l’Anthropologie n'est pas un sport dangereux c'est pourtant cette contrée que l’impeccable Nigel Barley visite. En bon scientifique anglais, il le fait en sautillant et n'oubliant pas tous les humains souriants qu'il peut croiser sur son passage. Voilà un livre fort drôle – enfin, les cent pages que j'ai lues aujourd'hui étaient fort drôles – et qui bien malgré sa drôlerie nous apprend une foultitude de choses : sur les us et coutumes des Indonésiens, leurs multiples langues et leur façon de traverser les rues à Jakarta.

18 septembre 2016.- Pluie continuelle, fraîcheur (14°C). Nigel Barley n'est pas un anthropologue comme les autres, il mène sa petite entreprise scientifique par petits bonds capricants, il croise des autochtones plus souriants les uns que les autres, évite quelques sangsues et utilise des transports pour le moins aléatoires. À Célèbes (ou Sulawesi) il se perd un peu, retrouve son chemin facilement, car il n'a pas vraiment de chemin à suivre. Le voilà dans les montagnes au milieu des torajas, tout est pour le mieux .

19 septembre 2016.- Soleil, fond de l'air encore frais, tout cela très moyen. Lombalgie, dorsalgie, gonalgie. Rien lu.

20 septembre 2016.- Labeur. Ciel globalement nuageux (20°C). Je n'y suis plus. Jeux ni suie plus. Jeune y suit plus

22 septembre 2016.- Ciel bleu-blanc, douceur (23°C). Deux strips de Charles Monroe Schulz. L'ami Charlie est toujours des miens. Dernières acquisitions : quatre volumes d'Henri Thomas (La relique, La nuit de Londres, Un détour par la vie, Une saison volée), un volume de Valery Larbaud (Aux couleurs de Rome).

23 septembre 2016.- Belle journée, mais soleil trop bas, un soleil d'automne (23°C). Lever 6 heures. Labeur. Courte sieste. Retour en Indonésie avec Nigel Barley. Conditions lectorales déplorables — deux voisines caquetant telles deux poules étêtées – mais toujours beaucoup de plaisir à prendre. On fume des cigarettes aux clous de girofle, on ne s'en fait pas trop. Fini l’ après-midi loin de l'Indonésie avec un Joseph Joubert pirouettant autour de Platon :  « Platon se perd dans le vide ; mais on voit ses ailes : on en entend le bruit. »

24 septembre 2016.- Belle journée dans le genre estival tardif (23°C). Les fins d'étés et les débuts d'automnes ne favorisent pas la lecture en extérieur. Le soleil est bas et les ombres portées trop là pour vraiment réjouir le lecteur. Ainsi, j'ai passé mon après-midi à chercher le soleil tout en tentant de lire anthropologie sautillante de Nigel Barley. Le tout fut assez problématique : mon petit extérieur est entouré de beaucoup trop d'arbres pour la saison et j'ai dû déplacer ma chaise de lecture pas loin de quatre fois ! Imaginez mon embarras et le côté périlleux de l'opération. Pour en revenir vraiment à Nigel Barley et à ses lointaines pérégrinations, il faut savoir que l'Indonésie est une contrée où l’autochtone trouve Margaret Thatcher fort belle, et où les carrefours des routes sont les centres des activités nocturnes. Les gens viennent s’asseoir, le regard vide, enroulés dans leurs capes et contemplant les rues désertes. Je ne parlerai pas des enterrements qui sont immanquablement croquignolets et joyeux. Il faut dire que l'on enterre le décédé quatre ans après son trépas. Le cadavre n'est plus qu'un sac d'os qui fait des bruits rigolos. Je ne parlerai pas non plus des chrétiens torajas qui appellent Dieu Allah, de la façon, d'égorger les buffles ou d'écraser les chiots, et je finirai par cette jolie citation : « Même les bêtes impures sont l’œuvre de Dieu et l'homme qui les tue est un idiot. »

25 septembre 2016.- Soleil de plus en plus voilé au fil de la journée. Sur le tard une armée de nuages noirâtres un peu patibulaires. L'été serait-il derrière nous ? (26°C). Dans la dernière partie de l’Anthropologie n'est pas un sport dangereux Nigel Barley retourne à Londres avec une petite clique d’ indonésiens dans ses bagages. Ces indonésiens là artisans et sculpteurs sur bois de leur état auront pour but la construction d'un grenier à riz dans l'une des nombreuses salles du British Muséeum. Tout en accomplissant leur tâche, ils découvriront Londres et la vie occidentale ce qui ne manquera pas de provoquer quelques quiproquos savoureux. Que voulez vous l'indonésien téléporté n'engendre pas la mélancolie et il sautille plus qu'à son tour dans le cocasse : « Les premiers jours, deux choses les troublèrent par-dessus tout : le silence sinistre dans lequel vivaient les Anglais et le papier toilette. Où étaient les bruits des lecteurs de cassettes, les coups de klaxon, les appels des vendeurs de rue, les cris d’enfants ? Ils n’arrivaient pas à dormir la nuit. On n’entendait que les chouettes, toujours terrifiantes, associées à la sorcellerie. Pour les Torajas, la marque d’une bonne maison et d’une famille heureuse, c’est l’agitation, les enfants et un flot perpétuel de visiteurs qui rendraient fou un Occidental. Ils finirent par faire hurler de la pop music pour s’endormir ».


To be continued.


Libellés :

links to this post

un compteur pour votre site
OpenDrive