lundi 12 mars 2018

Psychogeographie indoor (81)




« Les relations avec les écrivains morts en particulier sont au nombre des relations les plus poignantes, les plus solennelles, les plus consolatrices aussi, qu’un esprit puisse entretenir : pour ma part je sais bien qu’il n’est pas de jour où plusieurs d’entre eux ne soient mêlés à ma vie avec un degré d’intimité qui mène au bord des larmes. » (Charles Du Bos, Journal)


1.


29 octobre 2017.- Appétence automnal, vent aigrelet (12°C) Pour la première fois depuis vingt-cinq ans vu une partie de « balle au pied » professionnelle ailleurs que dans une boîte à images quelconque. Au milieu de 55 000 quidams plus ou moins vociférant me suis souvenu que l'ami Giono n'aimait pas tout ça ; les stades, le football :  « Qui nous assure qu'en l'an 2000 les foules continueront à venir s'asseoir sur des gradins pour voir vingt-deux gaillards se disputer un ballon rond ? Peut-être qu'à ce moment-là le grand engouement populaire sera le saut d'une puce dans un dé de cristal, ou la mise sur orbite des masses populaires désireuses d'aller manquer d'air aux environs de la lune pour le week-end. »

30 octobre 2017.- Le froid est presque là (11°C). Figurez vous que mon dressing vient de déclarer son indépendance ! Vivant essentiellement dans mon salon couché à demi nu sur un canapé scandinave cela ne devrait pas trop me poser de problèmes, mais c'est tout de même un peu perturbant.

31 octobre 2017.- Nuages ocres, fraîcheur (12°C). Changement d'heure, nuit précoce… pourtant rien d'hölderlinien. Pour faire bonne mesure trois poèmes de Follain.
Rien (ou presque) : Voyez-vous, ce monde ingenré où tout vire au beige clair ne me sied guère. Je voudrais que cela sente un peu plus du cul, qu'il y ait de la féminité, de la virilité et surtout qu'il y ait moins de bars à céréales !

1 novembre 2017.- Grisaille post-mortem (11°C). Dans la fratrie Powys Theodore est posé bien au milieu et, voyez-vous, il sautille comme les autres. Lu son Fruit défendu dans la journée. C'est un court opuscule édité par l’Arbre vengeur, un presque roman encadré par deux brèves nouvelles. Une histoire vaguement biblique (le presque roman), deux histoires suspendues au-dessus d'une campagne du Dorset très verte où quelques jeunes filles en fleurs ramassent inconsidérément des pommes sous le regard émoustillé de deux bons bourgeois futurs pendus (les deux brèves nouvelles). Panthéisme, nympholeptisme, érudition, un humour plus désenclavant que mon omoplate gauche et un sens du raccourci tout bonnement épatant (la première nouvelle est un chef-d'œuvre).

2 novembre 2017.- Jour des morts (20°C). Grosse fatigue, ce poème de Jean Follain :

LA MORT

Avec les os de bêtes,
l'usine avait fabriqué des boutons
qui fermaient
un corsage sur un buste
d'ouvrière éclatante
lorsqu'elle tomba
l'un des boutons se défit dans la nuit
et le ruisseau des rues
alla le déposer
jusque dans un jardin privé
où s'effritait
une statue en plâtre de Ponome
rieuse et nue.

3 novembre 2017.- Exceptés quelques vagues rayons de soleil souffreteux, rien de vraiment notable. (16°C). Me suis endormi sur une chronique de Giono, il y était question de crottin de cheval ou de quelque chose d’approchant. Demain je retournerai dans les Exorcismes spirituels de Philippe Muray. Un type globalement omniscient qui aurait certainement aimé les temps qui nous occupent (I’m kidding).

4 novembre 2017.- Averses, nuit précoce, rien de bien réjouissant (16°C). Trop de bruit, le voisinage nous en veut décidément. Au milieu d'un brouhaha que je décrirai pas, il faudrait trois chapitres, eu beaucoup de mal à pouvoir retourner chez Philippe Muray. Lu tout de même une trentaine de pages (un exploit !). Simple constat : Muray n'est jamais vraiment en colère, il est calme et lucide, c'est le monde qui part à vau-l'eau. Simple question : certes les prémonitions de Muray, son côté Nostradamus, mais à quoi bon ?

5 novembre 2017.- Pluie légère (9°C). Trop de bruit, lecture impossible.

7 novembre 2017.- Vent parcimonieux et faibles averses, quasi froideur (7°C). Still sick. La nuit vient de tomber, je souffle astucieusement sur mon Thé chinois en espérant que cet adroit subterfuge géostrophique l'attiédira plus rapidement que ne le prévoient les trop fameux principes de la thermodynamique. En même temps je lis un poème de Jean Follain où il est question d'un moellon violâtre qui mal pris dans son ciment se fendra sous le gel. Tout cela est bien périlleux, il faut savoir vivre dangereusement.
Hier Prix Goncourt attribué à l’Ordre du jour d'Eric Vuillard. (Pour une fois?) la clique de chez Drouant ne s'est pas trop fourvoyée, c'est presque un bon livre.
Nouvelles acquisitions : Le sourire du Tao - Lawrence Durrell, Célibataires anonymes - PG Wodehouse, Kipling, une brève biographie - Alberto Manguel, L'Art et la manière d'aborder son chef de service - Georges Perec, A quoi tu penses - Henri Thomas.

9 novembre 2017.- Nuages (7°C). Mon thé refroidi, je referme Le sourire du Tao de l'ami Durrell tout en me souvenant de ces quelques mots, un peu pelucheux, de Kôbô Abé : « Quand je pense à de petites choses, je crois que j'aimerais continuer à vivre. Des gouttes de pluie… des gants trempés qui ont rétréci… Quand je contemple quelque chose de trop grand, j'ai envie de mourir… le building du Parlement ou la carte du monde… »
Ce sera tout pour aujourd’hui.


10 novembre 2017.- Froideur (5°C). Malade (Zona)

I -

Contre toute attente Jean Grenier était encore vivant, il est mort hier à l’âge de 95 ans. C'était l'un des plus vieux piliers de la NRF. De lui je n'aurais lu que deux ouvrages : Impressions Méditerranéennes (qui me laissa un peu mitigé) et Instantanés, un beau et court recueil de portraits littéraires. Dans ce dernier je me souviens d'un petit tombeau élevé à la mémoire de Valery Larbaud, il était très bien : « Ses livres sont peuplés de mendiantes baudelairiennes, de jeunes filles en fleur, quand ce n’est pas en bouton, d’adolescentes qui savent déjà tout de la séduction, de beautés sorties du pinceau de Dante Gabriel Rossetti, de “plébéiennes apprivoisées”. On les rencontre dans les poèmes Images et Stockholm. C’est comme un défilé : la gaiety girl de Barnabooth. Le souvenir du bras nu de Fermina Márquez quand elle jouait au tennis. Solange, petite fille vouée au blanc, sauf les jarretières qui sont aux couleurs de l’écurie de l’amant maternel, rouge et bleu. Trini, qui dit : “Emmenez-moi.” Sœur Pamphile, “soubrette de la mort”. Queenie, l’héroïne de Beauté, mon beau souci, et le « pays clair et tendre de ses yeux bleus ». Il convoque leur souvenir dans le miroir du café Marchesi, à Parme : “Celui qui a vécu dans de grandes villes, qui a parcouru beaucoup de chemins et s’est nourri du pain de plusieurs nations, — contemple sa moisson."»

II-

Aujourd’hui Lunel est un fief djihadiste particulièrement actif pourtant à 15 kilomètres de là j'irais bien faire un petit tour à Sommières. C'est dans ce vieux village que Lawrence Durrell vécut ses dernières années. Je l’imagine comme un paradis sudiste assez éloigné des brouhahas divers et variés, un îlot que ses innombrables toits multi centenaires protègent d'un monde trop global. Une belle carapace pour une drôle de tortue indolente. Tout cela pour dire que dans Le sourire du Tao l'ami Lawrence est lui aussi plus indolent qu'autre chose. Jugez sur pièces : Un ami chinois de passage, de belles interrogations autour du taoïsme, du sexe tantrique, de la cuisine chinoise, de franches parties de rigolade : « Il n'y a rien d'autre à dire, c'est ça le taoïsme, et dès que l'on tente de l'expliquer, on l'aime : comme un papillon rare que l'on essaierait d'attraper avec les doigts… »

11 novembre 2017.- Pluie légère (10°C). Le sourire du Tao n'est pas un livre vraiment sérieux et c'est très bien ainsi. Grâce à son ami chinois Durrell ne bois plus deux litres et demi de vin par jour, mais seulement cinq petits verres, le début d'une sagesse que l'on imagine un poil tibétaine. La seconde partie est merveilleuse, après quelques circonvolutions pleines de sagesse on passe d'un temple bouddhiste bourguignon aux bords du Lac d'Orta, Nietzsche et Lou Andreas Salomé prennent des teintes asiatiques et tout est d'une parfaite équanimité. Que demander de plus ?



2.

12 novembre 2017.- Ciel gris/jaune, brise faiblarde, relative douceur (15°C). Yesterday, social life, drank a little too much; what I should not have done since I’m still sick (Zona).
J'attaque l’ascension d'un massif conséquent : L'identité de la France de Fernand Braudel. Le premier volume, Espace est histoire, est plus géographique qu'historique. Les pages sont certes parfois un peu didactiques, mais elles ne sont jamais assommantes ; elles laissent même passer quelque chose d'indubitablement littéraire, j'espère que tout cela va durer : « Ainsi vous quittez les sapins noirs, les prés pentus et les routes encaissées du Jura et vous débouchez tout d'un coup, vers l'ouest, sur les bas et plats pays de la Bresse, herbeux, coupés de nappes d'eau, de lignes d'arbres ; en même temps, les grandes maisons trapues, massives, avec leurs hauts murs de pierre et les larges porches cintrés qui ferment les granges du Jura ont fait place à la brique, aux colombages des fermes bressanes, à leurs toits de tuiles retroussés où pendent, à l'abri, en longues files rousses, les épis de maïs. Vous avez brusquement changé d'univers ».

13 novembre 2017.- Quelques gouttes de pluie, du vent (6°C). Thomas, un volume de poésie préfacé par Jacques Brenner. Simplicité, fausse simplicité ?

14 novembre 2017.- Beau temps frais (6°C). Cette vague somme diaristique m'ennuie, il faudrait que je sache la laisser choir, que je change d'objet.

16 novembre 2017.- Nuages, froideur (2°C) Not in the mood. Thomas, poèmes.

17 novembre 2017.- Soleil glacé (5°C). Braudel, Thomas. I’m not there.

18 novembre 2017.- N'ayant pas hasardé le moindre orteil dans les extérieurs je ne saurai vraiment dire si cette journée fut belle ou pas, j'ai cru distinguer quelques arpents de ciel bleu à travers mes rideaux, c'est déjà ça ( 5°C). La France de Braudel est si merveilleuse qu'elle semble ne jamais avoir existé. Voilà un joli patchwork, une multitude de parlers, de patois, de langue même… L’absence de voie de communication apporte une distance si grande qui a tout pour ravir le villageois global assommé par ses voisins que nous sommes devenus. Il suffit de parcourir quelques kilomètres pour entrer dans un autre monde, une autre planète. Les toits des maisons ne sont plus les mêmes, les costumes de leurs habitants non plus. A-t-on le droit d'être un brin nostalgique de tout ça ?

19 novembre 2017.- Ciel globalement nuageux (6°C). Les structures de ce machin que l'on doit bien appeler France sont compliquées sans l'être vraiment. On part d'une maison puis c'est un hameau qui se transforme en village. On crée des chemins pour relier les villages entre eux et voilà un bourg qui plus tard deviendra une ville. On construit des routes qui relient les villes entre elles et voilà des « pays », des régions… Les maisons, hameaux, villages, bourgs, villes ont beau ne pas se ressembler, les us et coutumes, les langues des gens qui les habitent ont beau ne pas vraiment être les mêmes, voilà un début de nation… Reste que l'on tarde à défricher bois et forêts, là se cachent des bandits de tous poils, des résistants, des mavericks. Il faudrait que j'aille faire un tour en forêt, que j'oublie les routes. En attendant, je suis toujours chez Braudel.

20 novembre 2017.- Soleil, vent 5Km/h, humidité 81 %, pression atmosphérique 1024.00 hPa (Température ressentie 4°C). Lever 4 heures, labeur (rien de vraiment sympathique), sieste prolongée, un chapitre de Braudel, un épisode d'une série télévisée assez « addictive ». Rien d'autre.
Charles Manson est mort. Les jalons de la morale étant ce qu'ils se trouvent êtres aujourd'hui c'est Roman Polanski que l'on regarde de biais. Manson était quant à lui devenu une « icône cool ». Je suis dubitatif.

21 novembre 2017.- Grande variation des températures entre matin et après-midi, la moyenne des deux étant raisonnable pour la saison (-1°C → 14°C). Nuit précoce, humeur en berne, presque rien lu, rien pour moi.

23 novembre 2017.- Soleil, douceur fourbe (14°). Labeur, deux lignes de Jean Follain, une nouvelle cafetière (avec capsules, je sacrifie mes convictions les plus enfouies sur l'autel du modernisme). Pendant ce temps-là les scandales sexuels ne cessent de pulluler et la morale les regarde avec les doigts sur les coutures du pantalon unisexe. Nous vivons un temps de dame patronnesse, ce n'est pas la première fois, les repères ont seulement bougé.

24 novembre 2017.- Du soleil puis une petite troupe de nuages patibulaires, j'envisage le pire pour la suite des opérations (15°C). Braudel et Thomas, histoire et poésie. N'étant pas plus inspiré qu'un bout de bois, je n'en dirai pas plus.
Rien (ou presque) : J'ai mis trop de sucre dans mon Earl Grey, le monde tangue.

25 novembre 2017.- Quelques gouttes de pluie aurorale, un coup de vent puis un ciel bleu comme en rencontre rarement fin novembre (10°C). A priori comme ça au débotté Besançon et Roanne n'ont pas grand-chose pour elles. Chez Braudel, et dans son identité de la France, elles sont pourtant passionnantes. Il faut dire que Braudel a choisi ces deux villes pour modèle et qu'il étaye ses thèses en tournicotant prestement autour. Après cinquante pages diablement informées ont sait à peu près tout sur elles. L'immigration à Besançon depuis le haut moyen âge, ses fortifications des Gaulois à Vauban, sa seule vraie richesse le vin qui disparaîtra avec l'essor de la navigation et les importations languedociennes, l’apparition, finalement asse tardive de l'industrie horlogère… Quant à Roanne ce n'est pas pire. Ce gros bourg deviendra ville quand les routes la traverseront vraiment. Il est aussi question de navigation fluviale et de vin, de Lyon de Paris, de choses et d'autres. Braudel mène sa petite affaire de façon non chronologique, dans une sorte de méli-mélo thématique qui pourrait, à tout bien réfléchir, être la seule vraie façon de parler d'histoire avec ou sans grand H.

26 novembre 2017.- Froideur (3°C). Chez Braudel voilà les villes. Sans en avoir vraiment conscience, Lyon est la seule rivale de Paris. Elle est à la convergence des affaires et du pôle financier, c'est une ville de foires et de monnaies trébuchantes où se croisent des hommes d'affaires d'outre-monts, d'outre-Rhin, de Suisse et d'Italie. D'ailleurs, Lyon est une ville italienne, un Milan hors-sol, tout cela est très étonnant. Je ne parlerai pas de Bordeaux, Rouen, Marseille ou Nîmes, la nuit vient de tomber très fort et mon chai latte refroidi.

27 novembre 2017.- Jour tardif, nuit précoce, la saison nous en veut (9°C). Retour chez Stendhal et Cioran (diary, cahiers). L'un sautillant l'autre moins. Du plus roumain des deux ces lignes qui m'auront fait sourire en creux : « Je n'écris que pour me libérer de mes crises d'abattement. Ce n'est pas drôle pour les lecteurs. Mais je n'écris pas pour être lu. »
Rien (ou presque) : C'est la prière qui crée Dieu.

28 novembre 2017.- Pluie glacée, on annonce des chutes de neige pour demain. Vivant dans des altitudes pour le moins himalayesques (316 m), je m’inquiète (5°C). Lever 6H, labeur, sieste, pas le courage de lire quoi que ce soit ; j'en suis là…

30 novembre 2017.- Pluie glacée, neige ratée (1°C). Mon corps se sépare en multiples parties, la désagrégation n'est plus trop loin. Comme mon « âme » est déjà décomposée, corps et « âme » se rejoindront bientôt dans la disparition. Thomas, deux poèmes, nothing else.

1 décembre 2017.- Rares flocons, comme hésitants (1°C). Toujours très maussade, le manque de soleil, de lumière ? Mort d'Alain Jessua, réalisateur discret et singulier. De lui je me souviens surtout de la Vie à l'envers, une odyssée psychiatre lactescente où Charles Denner était à son zénith :  « Maintenant, je suis seul avec moi-même. J'ai chassé les hommes, j'ai chassé les autres, j'ai chassé leurs masques. Je me suis dépouillé. Mon corps ne me pèse plus. Comment décrire le vide, la paix, le blanc ? C'est devenu mon univers. Plus rien, plus rien que cette tranquillité. La poussière, la matière n'existent plus. Tout est transparent. »

2 décembre 2017.- Vent aigrelet et froideur inuite, pas de neige (1°C). Je bois un expresso un peu trop corsé, la nuit tombe et je viens d'achever la page 318 de l’ Identité de la France. Il y était question de Charles le Chauve de Louis le Germanique et du serment de Strasbourg (le 14 février 842). Un peu avant, aux alentours de la page 300, Braudel avait évoqué le destin de Lyon ; cette capitale régionale, puissante et en bonne santé, qui aurait pu devenir le centre économique de l'Europe si les choses s'étaient bien goupillées. Ce ne fut pas vraiment le cas, la banqueroute de 1557 passa par là, le Rhône, principale voie de communication avec des contrées plus méridionales, n'était pas si navigable que ça et Lyon restera ce gros machin provincial assoupi que nous connaissons tous ; on est toujours trahie pas sa géographie.

3 décembre 2017.- Froideur (0°C). Fini le premier volume de l'Identité de la France (Espace et histoire). Rien de rébarbatif, un côté puzzle achronologique (et topographique) qui a tout pour réjouir le lecteur. Braudel se pose une seule et simple question : « La géographie a-t-elle inventé la France ? » et cela ne l’empêche pas de donner de multiples réponses. Je n'en dirai pas plus, il fait déjà nuit.


3.

4 décembre 2017.- Froid vif, mais tenable (1°C). Je passe à côté de ma vie comme certains passent à côté d'une petite chose de Sandro Botticelli sans même la voir. Peut-être faudrait-il que j'ouvre simplement les yeux ? En attendant, je suis toujours dans les Cahiers de Cioran : « L'homme comblé ne craint pas la mort ; seul l’aigri la craint. C'est qu'il est terrible de mourir quand on n'a pas tenu ses promesses. »

5 décembre 2017.- Morne appétence hivernale (4°C) Jean D'Ormesson est mort, d'un côté on célèbre l'écrivain prolixe, on se souvient de sa politesse et de ses bonnes manières, de l'autre côté les gérontophobes se poussent du coude tout en se pinçant le nez. Quant-à-moi n'ayant pas lu la moindre ligne de l'écrivain décédé, je ne sais pas sur quel pied sautiller.

7 décembre 2017.- Nuages, nuages (6°C). Mort de Jean Philippe Smet, chanteur français d'origine belge plus connu sous le nom assez anglo-saxon de Johnny Hallyday. Deuil national. Pour ce qui me concerne, je dirai que si le type était indéniablement attachant sa carrière dans le spectacle, ses épanchements pelviens et musicaux étaient quant à eux autant de moments gênants pour les sectateurs du bon goût. Ce n'est pas moi qui suis rude, ce sont mes oreilles et mes yeux qui se vengent. (Comme je ne suis pas totalement tartuffard, je lui concède quelques moments de grâce entre 1969 et 1973, il faut dire que la moitié des Small Faces gratouillent derrière lui et que ce n'est pas rien).
Par ailleurs, le président américain fait encore des siennes, je suis globalement dubitatif.

8 décembre 2017.- Temps hivernal (7°C). Décembre est là, mon carrelage est froid, dehors quelques grêlons tombent sur mes plantations. Aujourd’hui j'ai pensé à Claude Jade et Marie France Pisier, mon cœur s'est mis à battre un peu plus fort. J'ai aussi lu le premier chapitre du nouveau roman de Patrick Modiano. Il ressemble à une parodie, j'espère que cela ne durera pas.

9 décembre 2017.- Ciel globalement nuageux, froideur (2°C). Lu la moitié du nouveau Modiano (Souvenirs dormants). Brume mémorielle, ballet de souvenirs, petits matins gris de la France début années soixante, en fait ce n'est pas une parodie, plutôt de l'essence de Modiano.
Hommage populaire, JH est notre nouveau Victor Hugo. Je dis cela sans cynisme, j'ai lâché quelques larmes à l'unisson de la nation.

10 décembre 2017.- Vent et pluie (6°C). Tout m'ennuie, l'époque, les gens, les livres, presque. Il y a des jours où l'on pourrait se dire à quoi bon ?
Modiano, Souvenirs dormants. N'ayant pas d'inspiration que d'envie je laisserai parler l'artiste : « …j’ai aussi la mémoire de détails de ma vie, de personnes que je me suis efforcé d’oublier. Je croyais y être parvenu et sans que je m’y attende, après des dizaines d’années, ils remontent à la surface, comme des noyés, au détour d’une rue, à certaines heures de la journée… ». Nothing else.

11 décembre 2017.- Queue de tempête (6°C). Ennui, taciturnité, spleen, lypémanie, tædium vitæ, maussaderie, déréliction, retombement…
Je lis un mignard opuscule de Louis Nucera consacré aux petits félidés domestiques, comme le plus vélocipédiste des écrivains niçois j'aime assez ces petites bestioles, elles ont tout pour elles : «  La société est coupée en deux : les anti-chats, les pro-chats. Méfiez-vous de la première catégorie : les mauvais prophètes y coudoient les trafiquants d’espoir. Soyez confiants envers les saints qui peuplent la seconde. La bonté est leur lot. Leur credo est esthétique. Aimer les chats c’est être du bon côté une fois pour toutes. C’est abolir les vieilles superstitions. C’est réhabiliter les hérétiques. “ La fin des vérités anciennes commence ”, disait celui qui respirait l’air des sommets, bien au-dessus des idées reçues… »

14 décembre 2017.- Des nuages, plus de douceur (12°C). Le 11 septembre 1964 Emil Cioran est cafardeux. Il a le sentiment que tout ce qu'il entreprend est voué à l’échec. Il essaie bien de se raisonner, y réussit pour un moment, et puis la crise revient. Il faut dire qu'il a quelques raisons de se croire persécuté par le sort :  «  Je ne puis supporter l’idée qu’il y ait des gens – si peu nombreux qu’ils soient –, qui comptent sur moi. Je n’ai rien à apporter à personne. Oh ! que tout cela est lamentable !
Je n’accorde de valeur absolue qu’à la solitude. Tous mes jugements et mes sentiments mêmes sont fonction de ce critère limite. »
N.B. Simone Boué la compagne de l'ami Cioran est morte noyée le 11 septembre 1997.

15 décembre 2017.-Beau temps hivernal (7°C). Ayant trois jours sans labeur devant moi je me suis précipité sur les Mémoires de Guerre de Churchill et je les ai rouvertes là où je les avais refermées, c'est-à-dire à la page 463 du second tome (tout cela est bougrement excitant). Quelques pages plus loin, Mussolini (vous savez le dictateur) est renversé, il a l'air bien malin avec sa tête toute chauve et ses pantalons bouffants. Ensuite, l'ami Winston évoque la préparation de l'opération Ovelord et les ports artificiels (ne riez pas sans tout ça nous serions peut-être nazis ou communistes). Il est à bord du Queen Mary en direction de Québec, sa femme et sa fille l'accompagnent. Disons que l'on ne s'ennuie pas.

17 décembre 2017.- Quelques flocons matinaux (1°C). Ayant un peu trop bu hier soir je flotte encore dans les limbes.
Je constate sans malin plaisir que dans ses Mémoires de guerre l'ami Winston est assez souvent volant et flottant. Il boit bien quelques whiskys, mais sont activité principale reste le cabotage océanique et la navigation aérienne. D'un continent l'autre on le voit donc passer des bords de la Clyde (fleuve écossais féminin) à Québec, de Québec au Caire, du Caire à Téhéran (où il décide du sort du monde avec ses « amis » Josef et Franklin), de Téhéran à Carthage (où il trépasse presque d'une pneumonie inopportune), de Carthage à Marrakech (où il fomente la fameuse opération Overlord). Vous concéderez que même encore un peu ivre le souvenir de ces grands sauts de puce ne manque pas d’intérêt. Bref, on ne s'ennuie pas.

18 décembre 2017.- Trois flocons de neige et voilà tout un pays sens dessus dessous. Loin d'être désappointé je suis ravi, quand il y a désordre au moins il y a de la vie ! (2)C). Rien lu, ou si peu.

21 décembre 2017.- Crachin malvenu, solstice d'hiver (5°C). Il est là il s'est imposé l'indicible !

22 décembre 2017.- Brouillard (9°C). Churchill ses mémoires de guerre. La Grèce, la Yougoslavie, Tito et tutti quanti.

23 décembre 2017.- Temps gris (9°C). Le 10 juin 1944, Churchill débarque sur les plages de Normandie, il y a encore de drôles d’odeurs qui flottent, mais le temps est au beau fixe. Après avoir fait le point sur d'assez peu balnéaires broutilles il décide de changer un peu d'air en faisant un petit tour à la campagne. Là des vaches fort grasses le regardent passer les pattes croisées au milieu de pâturages luxuriants, la canonnade semble bien loin et Sir Winston est ravi. Suivent de multiples péripéties que je ne développerais pas. En gros, on se bat pas mal autour du monastère de Montecassino, un débarquement est organisé sur la Côte d'Azur (il y a de pires endroits pour débarquer), Paris est libéré… Bref, ça chauffe !

28 décembre 2017.- Trois flocons égarés (4°C). Malade depuis plus d'une semaine. Rien lu.

29 décembre 2017.- Pluie glacée (3°C). Moins malade. Bref retour dans les mémoires de l'ami Winston. Me voilà sur un front plus extrême-oriental, du côté des Philippines, de l’Île de Luçon et de ses Japonais en goguette (bien que souvent kamikazes).

30 décembre 2017.- Averses, hausse de la température extérieure (12°C). Churchill, Mémoires de Guerre. La situation grecque est assez compliquée (la situation grecque est souvent assez compliquée). Le pays s'est vaguement libéré par lui-même, mais il est aussitôt la proie d'une guerre civile pour le moins vigoureuse. Il faut donc pour les troupes de Sir Winston faire un peu de ménage en se battant assez vigoureusement contre des communistes de tout poil. Entonnement Staline ne moufte pas… Quelques chapitres plus loin, voilà la fameuse conférence de Yalta, il faut « réviser complètement les formes et la structure de l'Europe » , en somme il faut se partager le gâteau après la chute des vilains païens à flambeaux teutoniques. Staline est très à l'aise dans le rôle de l’hôte patelin, Roosevelt n'est pas au mieux et quasiment mort quant à Churchill il est logé dans une villa qui serait somptueuse si elle n'était pas pourvue d'une plomberie plus que déficiente et d'une literie infestée de punaises…

31 décembre 2017.- Beau temps, douceur étonnante (14°C) Achevé la lecture des Mémoires de Guerre de qui vous savez. Bombe H explosée et nazis vaincus, il faudra savoir se méfier du communisme, voilà le vrai ennemi…
Pour le reste, je me prépare pour les agapes du Nouvel An. Encore un peu malade je vais tenter d'être un peu sage.


To be continued.


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vendredi 19 janvier 2018

No comments - N°128



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mardi 9 janvier 2018

Psychogeographie indoor (80)



« C'est le propre des timides que de rire ou de sourire niaisement au mauvais moment, et de ravaler leur salive pour tout à coup laisser échapper un flot de formulations hasardeuses qui passent pour de l'injure, du mépris, de l'arrogance. La parole nous devrait être interdite, à nous les timides ; elle devrait s'étrangler en nous. Nos vies et la vie des autres en sauraient adoucies. » (Frédéric Pajak, Manifeste incertain)


1.


2 septembre 2017.- Repos. Temps automnal, vent aigrelet, quasi-froideur (17°C). Aucun élan, pas de sautillement, inspiration en berne (ce n'est pas nouveau). Les quelques lignes qui suivent n’auront donc rien pour elles.
Comme indiqué hier je cède au petit Barnum de la rentrée littéraire en entamant La Serpe de Philippe Jaenada. Au bout de soixante-dix pages je ne suis pas exagérément affligé, le sujet  - la vie de George Arnaud - est passionnant, quant au traitement – biographique avec des parenthèses digressives drolatiques – il me convient tout à fait.
Détail notable : le triple homicide du château d’Escoire est évoqué dans le Journal de Maurice Garçon que je lis par petites bouchées gourmandes depuis bientôt un an, les deux livres entrent donc en « coalescence », c'est intéressant.

3 septembre 2017.- Soleil voilé, température agréable (22°C). Météo aidant poursuivi la lecture de La Serpe en extérieur (conditions lectorales moyennes, des éclats de voix hispaniques sur ma gauche, certainement un barbecue dominical d'expatriés) . Rien de lactescent, pas de TGL à l'horizon, mais un bouquin qui vous saisi très bien par le revers du veston. Il faut dire que la vie de Georges Arnaud est assez prenante. Il y a cette histoire de triple homicide, mais il y a beaucoup d'autres histoires : la « drôle de guerre » qui pour Arnaud ne fut pas vraiment drôle, une évasion, un faux enlèvement par la Gestapo, la fortune familiale dilapidée en moins de six mois, des amours et mariages à foison, un long périple en Amérique du Sud où au milieu d'une troupe de délinquants et autres nazis rechapés il se fera successivement chasseur d'or, camionneur, ouvrier, bourlingueur… L'écriture du Salaire de la peur, le petit monde germanopratin et une fortune à nouveau dilapidée, l'engagement, le FLN, l'Algérie, un retour désabusé puis la mort à Barcelone, c'est beaucoup pour un seul homme, c'est beaucoup pour une seule vie.
Si à toutes ces aventures on ajoute les rencontres : Édouard Boubat (il lui chipera sa femme Lella, oui celle que l'on voit dans une des plus belles photos du monde), Louis Calaferte, Jacques Verges, le couple Montand/Signoret (qui en prend pour son grade), on comprendra sans peine que l'on ne s'ennuie pas en lisant le livre de Jaenada.

4 septembre 2017.- Labeur. Rares nuages, tiédeur relative (26°C). J'allais écrire quelques mots quand ma mine s'est cassée. Il m'a fallu en changer et c'est donc avec une toute nouvelle que j'écris ces mots.
Ma mine a bien fait de se casser, figurez vous que je n'avais rien à écrire – pas plus qu'à dire –, les accidents sont ce qu'ils sont, et il en faut parfois pour cheminer ne serait qu'un petit peu dans les steppes de l'inspiration.
Ah ! aujourd’hui j'ai bien lu deux chroniques de Jean Giono - vous savez ces papiers qu'il scribouillait pour la « grande presse » et qui ont été rassemblés dans Les Terrasses de l’île d'Elbe –, mais je n'avais rien à en dire si ce n'est qu'ils sont très bien (il y est question de l'art de fumer la pipe et de deux, trois autres broutilles un tantinet passéistes).
Ma nouvelle mine fonctionne assez bien, je suis allongé face au soleil, les essais thermonucléaires extrême-orientaux ne me font même pas sursauter, ainsi va le monde

5 septembre 2017.- Ciel changeant, vague chaleur (28°C). J'écris ces mots sans intervention mentale, c'est ma main qui fait tout le travail et comme elle n'a pas grand-chose à dire ce n'en est que plus profitable.
Rien lu, posé sur ma chaise de jardin je regarde le mur en face de moi, sa couleur est indéfinissable, un ocre délavé sorte d'orange raté qui dénote un certain manque de goût ( et du crépi, trop de crépi, je n'aime pas le crépi).

7 septembre 2017.- Soleil trop bas, on sent déjà pousser les feuilles mortes (21°C). Globalement dubitatif. Rien lu.

8 septembre 2017.- Soleil partiel, dégradation tardive (24°C). Not in the mood. Tenté de sauver un oisillon tombé d'un nid incertain. Pense être parvenu à mes fins. Lu un chapitre de Philippe Jaenada, une chronique de Giono. Nothing else.

9 septembre 2017.- Larges averses, fraîcheur (15°C). Social life, rencontré un ami perdu de vue depuis une quinzaine d'années, nous avons bien changé, s'agissant de moi-même je ne sais pas si c'est en bien.
Retour dans la Serpe – bien affûtée – de Jaenada. Après avoir évoqué la vie tumultueuse de Georges Arnaud, la seconde partie se concentre sur le triple meurtre du château d'Escoire. Des cadavres atrocement mutilés, du liquide cérébral, du sang un peu partout, une serpe ensanglantée et un héritier/orphelin qui joue des airs au piano, qui mange des tartines de beurre, pendant que les enquêteurs enquêtent, notre héritier/orphelin serait il coupable ?

10 septembre 2017.- Ciel changeant, fraîcheur (16°C). Le bouquin de Jaenada n'est pas si mal que ça, on y passe de 1941 à 2016 en deux trois parenthèses, les digressions qui se veulent drolatiques le sont pour l'essentiel vraiment (la « péri-urbanité » de Périgueux vaut le coup d’œil). Page 205 Maurice Garçon entre en piste, c'est une autre histoire… Le bonhomme est très mince avec des épaules très droites qui lui donnant l'air d'un valet de pique, son visage aristocratique et vaguement désabusé ne laisse rien deviner, le procès de Georges Arnaud peut commencer.

11 septembre 2017.- Into the void.

12 septembre 2017.- Labeur. Soleil partiel, fraîcheur matinale (20°C). Une gamine de 8 ans qui danse le Twist sur des patins à roulettes, pour Giono voilà le summum de la vulgarité… Il a certainement raison, on s'en fiche un peu. (Les terrasses de l’Île d'Elbe). Rien d'autre.

14 septembre 2017.- Quelques belles éclaircies (17°C). Une certaine lassitude me gagnant je me cache dans un fourreau de narcolepsie. Face au brouhaha, au poids des hommes et aux enquiquinements, la somnolence est un contrepoison plus que satisfaisant.
Par ailleurs toujours sur les terrasses de l’Île d'Elbe avec l'ami Giono. Ces lignes que je tamponne de mon sceau sans aucune difficulté : «  Que faut-il pour réussir ? De la bravoure ? De l'obstination ? De la chance ? Du génie ? Non : de la médiocrité. Quoi que produise le médiocre, c'est un produit qui s'adresse au plus grand nombre. Il est sûr de son affaire, il a les qualités requises par la majorité des individus. »

16 septembre 2017.- Ciel plutôt nuageux (17°C). Fouille méthodique des archives, lecture attentionnée, et parfois émue, de la correspondance entre Henri Girard et Georges Girard, consultation horrifiée du dossier lié au crime du château d'Escoire, le travail de Jaenada est considérable et son bouquin est donc diablement informé. Reste qu'au bout de 300 pages (il en reste 200), on se perd un peu dans ce sentier très peu lumineux mêlant biographie, autodérision digressive, roman policier et baguenaudage provincial.

17 septembre 2017.- Pluie gourde, fraîcheur inconvenante (9°C). Le Jaeanada vire à la contre-enquête. Résultat Henri Girard/Georges Arnaud n'est visiblement pas coupable. Qui est le vrai coupable ? Un certain Bruce imaginé par Jeanada ? Quelqu'un d'autre ? Il reste 150 pages pour le savoir. J'espère qu'elles ne seront pas trop longues.

18 septembre 2017.- Ciel flandrien,plus de douceur (18°C) Jeanada, serpe, Georges Arnaud, Périgeux, Google Maps, un chapitre. Rien d'autre.

20 septembre 2017.-Fraicheur (14°C) Tremblements de terre, ouragans, l’été est bien finie. Je vous laisse, il faut que je fasse la vaisselle.

21 septembre 2017.- Quasi beau temps (23°C). Grande fatigue, très grande fatigue… Bref retour chez deux grands septiques : Senancour, Cioran (Oberman, Cahiers).
Rien (ou presque) : Ce que j'aime à Hollywood c'est la mitteleuropa.

22 septembre 2017.- Étonnante bouffée de chaleur, retour de l'été ? Aujourd’hui c'était pourtant le premier jour de l'automne, tout est décidément foutrement déréglé ! (25°C). Je m'éternise un peu dans la Serpe de Philippe Jeanada, il est question d'une fenêtre et d'une toile d'araignée pendant environ 30 pages, c'est certainement très intéressant (cette fenêtre et cette toile d'araignée seront cruciales dans l'existence de Georges Arnaud), mais je dois dire que cela m'ennuie tout de même un petit peu.

23 septembre 2017.- Soleil gâché (24°C). S’agissant de l'automne, mon semblant de jardin est assez mal orienté. Le soleil à beau être là avec tous ses petits rayons mordants , on ne le voit jamais, il est toujours caché, par une haie pas ou mal taillé, un arbre trop touffu – ses feuilles tomberont pourtant bientôt – un petit mur mordoré qui ne doit rien à Bergotte et aux évanouissements proustiens. Tout cela n'est certainement qu'une question d'angle, le soleil de fin septembre est si bas que j'ai beaucoup de mal à trouver un endroit capable de me permettre de lire tout en rechargeant en même temps mes accus en vitamines D. J'ai donc passé l'essentiel de ma journée à changer l'emplacement de ma chaise de jardin (qui est aussi ma chaise de lecture) tout en tendant le cou vers quelques hypothétiques rayons salvateurs. Je suis parvenu à mes fins pour de très courtes durées – une demi-heure par ci, un quart d'heure par là –, mais elles auront été hautement bénéfiques pour mon humeur.
Ce faisant j'ai fini la lecture de la Serpe. Jeanada en bon Columbo qui ne s'ignore pas trouve un coupable oublié et franchement probable. Je n'en dirai pas plus, mais sachez simplement qu'il ne s'agit pas de Georges Arnaud (et encore moins du Colonel Moutarde).
Demain je poursuivrai mes pérégrinations lectorales en entamant un spicilège de Jacques Reda : Autoportraits. Les pages ne sont pas massicotées – c'est un livre publié chez Fata Morgana—, mon coupe-papier est déjà prêt.


2.

24 septembre 2017.- Sun a little too low (25°C). Conditions météos similaires à celles d'hier, recherche des vitamines D et tutti quanti. Après les cinq cents pages bariolées de Jeanada, l'Autoportraits de Jacques Réda sonne un peu janséniste. Le menu est cependant appétissant (Bergounioux, Borel, Caillou, Lambrichs, Perros, Thomas…) les portraits sont beaux, l'analyse sérieuse est de mise, il y a quelques souvenirs et anecdotes qui remontent…

23 septembre 2017.- Pluie chafouine (19°C). Réda, Autoportraits. L'accent d'André Frenaud, le corps de Jean Follain :
 : «… J'hésite à puiser dans mes souvenirs un trait presque outré du besoin qu'avait Frénaud de prendre à bras-le-corps l'humain dans ce qu'il a de plus digne, comme (et c'est le titre d'un de ses recueils) dans ses excrétions, misères, facéties. Après le terrible accident qui avait littéralement broyé Follain près du pont de la Concorde, il était allé s'incliner, comme on dit, ou se recueillir devant le corps exposé à l'hôpital. Il m'expliqua comment on avait essayé de rendre une forme à peu près normale au visage. Et puis : chagrin, refus, effarement, compassion, colère – tout cela se confondit soudain dans la formule qu'il me livra crûment sur cette figure mal remodelée « comme une gélatine de volaille ». Mais - volâille – l'accent donnait à la brutalité de l'image une sorte de majesté répulsive, enregistrant sans détour l'inhumain où le sort peut nous ravaler, et l'exhibant pour en accuser l'ignominie. »

26 septembre 2017.- Ciel fluctuant (20°C). Labeur et tracas domestiques, une journée pour rien…
Rien (ou presque) : La photographie argentique oui, du fixateur, du révélateur… Un soupçon de révélateur sur la main et c'était une brûlure… et une cicatrice plus tard… nous étions fixés. Cette belle chimie un poil risquée épinglait joliment la vie et seules les photographies collées les unes aux autres – le trop fameux cinématographe - avaient quelque chose d'un peu saumâtre, car on y voyait le temps passer – et donc la mort travailler - plus que de raison.

28 septembre 2017.- Labeur. Soleil partiel, « impression » de beau temps (24°C). Une pelleteuse dans trous dans la rue devant l'une de mes fenêtres. Dans ces conditions, rien lu.

29 septembre 2017.- Labeur. Idian summer (25°C). Voisinage trop bruyant, pelleteuse dans la rue, un marteau et une perceuse sur ma droite, les cris d'une mouflette sur ma gauche, néanmoins court retour dans l'Autoportraits de Réda, qui m'est tombé des mains au bout de dix pages ; saleté de voisins !

30 septembre 2017.- Repos. Hier c'était encore l'été, aujourd’hui c'est déjà l'automne, la pluie tombe sans cesse et les feuilles mortes commencent à voltiger comme des oiseaux amoindris. Reste à savoir comment nous avons pu passer d'une saison à l'autre en si peu de temps ? (15°C).
À la veille de l'opération qui allait priver Georges Perros de sa voix, Jacques Réda enregistra secrètement ses derniers propos sur une cassette. Il en eut bien vite honte parce que c'était à l'insu de Perros : « le souci d'être correct n'empêche pas une bêtise… » On aimerait bien écouter cette cassette, existe-t-elle encore ? Sinon dans son Autoportraits Réda ne fait pas que rencontrer Georges Perros, il parle aussi très bien de ses mots, les mots d'un « homme ordinaire ». Il parle aussi très bien de Jude Stefan, du chat Henri Thomas de Georges Lambrichs ou de Jean Tardieu. Voilà tout un pan de littérature lactescente qui ne vire jamais au caillé (Michon peut-être, parfois...)

1er octobre 2017.- Repos. Météo trop automnale pour être vraiment honnête, le mordoré nous guette, le mordoré avance, le mordoré est bientôt là ! (16°C).Liste non exhaustive des objets divers et variés cachés entre les pages du second tome des Chroniques de la Montagne se trouvant être en ma possession :
Une étiquette de bière autrichienne, une étiquette de bière irlandaise, une étiquette de bière mormone (sans alcool), une étiquette de bière corse, l'adresse d'un ami suisse rencontré au bord du Grand Canyon, un ticket de loterie - perdant – acheté dans un casino borgne de Las Vegas, deux billets d'entrée pour le Monte Palace de Funchal, un ticket pour le téléphérique qui grimpe au même Monte Palace, un billet pour le Parc national des lacs de Plitvice (Croatie), un billet d'entrée pour les remparts de la vieille ville de Dubrovnik, un ticket pour les Heritage Islands (Irlande), un billet d'entrée pour les monuments de la Piazza dei Miracoli de Pise, un ticket pour un musée archéologique grec indéterminé (Cyclades, Crète ? Je ne sais plus), un ticket de métro pragois, un prospectus pour une exposition Keith Haring à Vienne (du 28 mai au 19 septembre 2010), des tickets de bus bulgares, polonais, lituaniens et hongrois, une carte d'embarquement pour un vol Lyon-Saint Exupery- Rome Fiumicino (siège 05F).

2 octobre 2017.- Nuages (21°C). Fusillade à Las Vegas, 60 morts, 500 blessés. Le coupable : un retraité globalement paisible qui ne semblait demander rien à personne. Conclusion : méfions-nous de tout un chacun.
Une chronique d'Alexandre Vialatte.
Rayon musique : Buell Kazee - The Butcher’s Boy

3 octobre 2017.- Nuages (20°C). Lever précoce. Labeur puis sieste prolongée. Une chronique de Vialatte où il était question de l’éléphant – cette grosse bestiole finalement sympathique – en dehors de cette chronique, journée pour rien, une de plus, sachant qu'il me reste de moins en moins de journées à passer ici-bas, je me demande à quoi tout cela mène ; certainement à rien.
Rayon musique : Jeanne Lee & Ran Blake - Where Flamingos Fly.

5 octobre 2017.- Soleil, de l'or sur du mordoré (23°C). Manque de sommeil, le labeur, toujours. Conséquence, je flotte en dehors de moi-même dans de vagues effluves narcoleptiques. Dans cet état lu deux chroniques de Vialatte avant de piquer du nez au creux de mon canapé ; au loin un chien aboyait. Mort d’ Anne Wiazemsky : « Et sa nuque fragile qu’on découvrait par instants nue, avec le renflement, touchant à voir, de deux tendons qui saillissaient sous la peau duvetée, couleur d’ambre clair, selon les mouvements de sa tête. »
Rayon musique : Annette Peacock - I Have No Feelings

6 octobre 2017.- Ciel changeant, le gris dominant dominant tout de même un peu plus que le bleu (16°C). Snob comme je suis j’entame Quelques cafés Italiens, court opuscule où Patrick Mauries promet de se perdre dans les parfums mêlés d'espresso, de bitter, d'amande et de marsala… Par ailleurs, reposé mon Vialatte.
Rayon musique : Cal Tjader - What Are You Doing for the Rest of Your Life.

7 octobre 2017.- Beau temps un peu frais (16°C). Mangé une moussaka - c'est un plat traditionnel des Balkans et du Moyen-Orient – que j'ai accompagnée d'un vin portugais ; je suis décidément foutrement cosmopolite !

La littérature c'est tout autant une histoire de nez que de cogito. Mauriac sent la résine, la table de nuit mal aérée et les vieux papiers de notaires, Giraudoux sent le mordoré, l'aveline et l'humus, Vialatte sent l'encaustique et la mercerie auvergnate brumeuse, Walser sent la neige et la plume d’oreiller… Hier j'évoquais les prometteuses senteurs d'espresso, de bitter, d'amande et de marsala qui semblaient vouloir flotter dans le Quelques cafés italiens de Patrick Mauriès. Je ne m'étais pas trompé, c'est petit livre qui ne manque pas de fragrances, il faut dire que les belles salles cachées du Caffè Florian distillent un arôme pour le moins enivrant, les parfums et autres effluves là Mauriès n'avait qu'à tourner autour, ce qu'il fait très bien avec une belle grâce légèrement affectée : « Pour les écrivains des cafés – cette espèce si particulière qui avoue ne pouvoir écrire qu'au milieu du passage et du frôlement, parmi les arômes de thé ou de café-, nul doute que l'espace, en l’occurrence, de « travail » ne soit l'antidote (le correctif ? Le complémentaire?) de celui, ramassé, hostile dans sa familiarité, de la maison. Lieu d'ouverture aux bruits de perméabilité : qui rende sensible à des murmures, des « fréquences » inaudibles, des échos qui se développeraient au fur et à mesure de l'écoute. Peut-être pourrait-on en tirer une conséquence : que le café, réagissant pour ainsi dire sur l'écrivain, produise une qualité très particulière d'écriture : fasse tomber le fantasme de l’œuvre fermée, du projet planifié, et fasse naître un corps fluent, impur, expansif, ne cessant d'augmenter avec les occasions et les surprises, les causes les moins justifiables les moins nobles, paresseusement étalées dans le temps, baignant dans un bonheur improbable, un plaisir intense (analogue à celui que provoque l’excitation du café) ; plages heureuses que ne bloquent pas les moments de malheur, les pannes d'inspiration, etc. »

8 octobre 2017.- Averses, temps maussade (15°C). Nothing to say then I will not say anything.
Rayon musique : Wayne Shorter - Infant Eyes.


3.

9 octobre 2017.- L'automne est là (14°C). Je fane sur pied, un peu comme une plante desséchée qu'un jardinier vétilleux n'arroserait plus par pure mesquinerie, fainéantise, vice… En conséquence aujourd'hui : rien « fait », rien vécu, rien écrit, rien lu.
La planète pèse un peu plus lourd, Jean Rochefort est mort (Revoir Le Cavaleur, merveille Mid age demi amère).

10 octobre 2017.- Nuages stoïques, pas de vent, aucune magie liquide ou aérienne, rien ne bouge, tout est figé loin des « beautés météorologies » chantées par Baudelaire (16°C) Joubert, Pensées. Pour Joubert Malebranche est une machine pensante qui connaît mieux le cerveau que l'esprit humain. Une petite tête pleine de ricanements pour qui le beau, ce bien de l'imagination, n'est qu’une « faculté » essentiellement nuisible, un véritable mal.

12 octobre 2017.- Soleil (23°C). Not in the mood. Grand retour de la morale par toutes les faces possibles et imaginables. L'époque est sinistre.

13 octobre 2017.- Quelque chose de l'été indien flotte dans l'air (23°C). Une mouche tourne ostensiblement dans mon petit intérieur, c'est bien pénible, il faudrait que je la fasse fuir en effectuant de grands gestes de sémaphores. Voilà une perceptive un peu périlleuse, mais il faut de temps à autre savoir être intrépide, c'est l'un des sels de l'existence. Failli ouvrir un volume de Jean Paulhan, je ne l'ai pas fait : trop de fatigue, peu de courage.

14 octobre 2017.- Beau temps, douceur hors de saison (24°C). The Yankee Comandante long papier de David Grann écrit pour le New Yorker ( édité en français chez Allia). Souvent passionnant, il faut dire que William Alexander Morgen – le fameux Yankee Comandante dont il est question - aura eu une vie pour le moins passionnante. Voilà un type qui quitte l'école avant l'âge légal et commence à parcourir les États-Unis en bus et en train de marchandises. Il est perforateur, épicier, ouvrier agricole, chargeur de charbon, ouvreur dans un cinéma, matelot dans la marine marchande… Plus tard il s'engage dans l'US Army et le voilà mobilisé au Japon où il se comporte d'une façon pour le moins délictueuse ( après quelques sombres magouilles il est condamné à cinq ans de prison), plus tard encore le voilà à Cuba où avec ses « camarades » Guevara et Castro il fait la nouba révolutionnaire avant d'être fusillé un petit matin que l'on imagine blême bien que tropical. Engagement, aventures tous azimuts, barbudos et mafia, officines diverses et avariées, CIA et FBI, grande Histoire et petites histoires, disons que l'on ne s'ennuie pas.

16 octobre 2017.- Du soleil ! (26°C). Attentat en Somalie, 300 morts. Je ne voudrais pas paraitre cynique, mais je constate que personne ne joue le moindre Let It Be sur piano désaccordé.

18 octobre 2017.- N'ayant pas osé risquer le moindre bout d'orteil dans les extérieurs je ne saurai dire si aujourd’hui les conditions météorologiques étaient si favorables que ça. La lumière dans mes rideaux me laisse cependant deviner que le temps était au beau fixe (23°C). Travail de nuit, guère dormi…
Retour dans L'homme qui a vu l'ours de Jean Rolin. Ce replet spicilège me semble finalement être la « grande œuvre » de son auteur, pour preuve aux alentours de la page huit cent on y batifole autour du premier feu tricolore de Sarajevo spécialement équipé pour les aveugles. Il égrène à intervalles réguliers son signal sonore au milieu des détonations et autres rafales. Les chiens errants enchantés par tout ce chambard se pourchassent de-ci de-là à la queue leu leu, un chat noir tue un pigeon presque aussi gros que lui, les miliciens tonitruent à bord de leur gros Toyota, tout est admirablement bien déréglé.

20 octobre 2017.- Plus de gris, quelques averses (23°C). Exister de Jean Follain. Dans une belle préface qu'il faudrait encadrer, Henri Thomas pointe commun chez Follain la « poésie » est toujours éloignée d'une quelconque formule abstraite, qui séparerait âme et corps tout en perdant les mots, leur pure valeur d’allusion leur légèreté et leur inflexion unique. Pas de métaphores, rien de « poétique », non plutôt l'expression d'une forme d'imagination et de sensibilité très personnelle, rigoriste et simple à la fois, une formule de simplicité ?

L'écolier qui balayait la classe
à tour de rôle était choisi
alors il restait seul
dans la crayeuse poussière
près d'une carte du monde
que la nuit refroidissait
quelquefois il s'arrêtait, s'asseyait
posant son coude sur la table aux entailles
inscrit dans l’ordre universel.

22 octobre 2017.- Averses, chute de la température extérieure (14°C). Yesterday social life, i drunk a little too much. This morning, a big headache and a mouth more than pasty. I’ve read a few pages despite everything. Rolin, l'homme qui aurait vu l'ours… Le port de Hambourg et ses vitrines lubriques fermées les dimanches, la révolution des patates à Saint-Pétersbourg, la Nouvelle-Zélande et l'épave du Raimbow Warrior quinze ans plus tard, Aki Kaurismaki et la tristesse finlandaise, la poésie des porte-conteneurs et autres navires marchands… Disons le tout net, au-delà du « journalisme », Rolin est un grand écrivain géographe ; un grand écrivain tout court ?

23 octobre 2017.- Fraicheur, gouttes éparses (14°C). Assis sur une chaise blanche je bois un jus d'orange 100 % pur fruit pressé, la nuit tombe imperceptiblement, cette journée est presque déjà finie, à quoi cela rime-t-il ?
Toujours avec mes deux Jean, Follain et Rolin. Trois poèmes de l'un, deux articles de l'autre. La compagnie est plaisante.

26 octobre 2017.- Beau temps persistant, quasi chaleur (25°C). Retour dans les Cahiers d'un Cioran toujours décevant en bien : « Au bout d’un certain temps, presque tous ceux qui m’ont trouvé quelque mérite ont fini par se détourner de moi. J’ai perdu tous mes « admirateurs », si tant est que j’en aie jamais eu un seul. J’inspire de la déception. »
Pour le reste Follain, trois poèmes

28 octobre 2017.- Beau temps frais (14°C). Je viens de finir l'Homme qui a vu l'ours. Ce lourd pavé, entamé il y a bientôt dix ans (plus de mille pages!) est certainement la grande œuvre de Jean Rolin, une somme alpestre qui toise le roman-roman avec des airs semi-narquois. S'agissant de ce dernier, le trop fameux roman-roman, j’apprends par la bande que le nobélisé Modiano aurait sorti une nouvelle petite chose de sa manche embrumée… Je pense lire cette petite chose, en me méfiant un peu, la « musique » de Modiano commençant à me lasser à petit feu.


To be continued


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vendredi 5 janvier 2018

Chambre verte - Aharon Appelfeld



 « Aujourd’hui encore, on s’accorde à prendre les Juifs pour des créatures habiles, retorses et pleines de finesse, qui auraient engrangé toute la sagesse du monde. Vous ne trouvez pas fascinant de voir comme il a été facile de les berner ? Il a suffi de subterfuges simplets, pour ne pas dire enfantins, pour les parquer dans des ghettos, les affamer des mois durant, les leurrer de faux espoirs, et finir par les faire monter dans les trains de la mort. C’est cette ingénuité qui s’imposait à moi lorsque j’écrivais Badenheim. J’y trouvais la quintessence de l’humanité. Leur aveuglement, leur surdité, leur nombrilisme faisaient partie de cette ingénuité. Les assassins, eux, étaient pragmatiques et ils savaient ce qu’ils voulaient. L’ingénu est toujours un shlemazl, un lourdaud victime du malheur, qui n’arrive jamais à entendre à temps les signaux de danger, qui s’embrouille, se prend les pieds, et finit par tomber dans le piège. Ces faiblesses m’ont enchanté, je m’en suis épris. Le mythe qui veut faire des Juifs des manipulateurs tirant les ficelles du monde s’est révélé quelque peu surfait. »


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jeudi 30 novembre 2017

Psychogeographie indoor (79)



« C'est exactement ce que je ressens. Je ne retournerais pas à trente ou quarante ans pour tout l'or du monde et pas à vingt ans pour tout l'or de l'univers. Il est très agréable de vieillir. La diminution des forces physiques est un enchantement. C'est l'apprentissage de la mesure : l'eau qu'on est obligé de mettre dans son vin délivre le goût de l'habitude de la violence. Vient un moment où l'on jouit d'un milligramme, quand il fallait avant des tonnes. Comme il est grand alors le monde des délicatesses qu'on découvre… »

1.

1er juillet 2017.- Temps maussade, grande fraîcheur (16°C). Entre le 17 avril et le 6 juin 1900 Pierre Loti traverse la Perse du Sud au Nord (du golfe Persique, jusqu'à celui d'Enzeli sur la Caspienne). Ce voyage censément organisé par le ministère des Affaires étrangères (une hypothétique mission géographique et économique dans le sud de la Perse et en Afghanistan) ne sera, en fait, qu'un prétexte pour découvrir la beauté du pays et spécialement Ispahan en pleine saison des roses. Aujourd'hui, 117 ans plus tard, j’entame Vers Ispahan récit de ce périple publié en 1904. Loti est accompagné par Edmond Gueffier et quelques autochtones un peu chafouins, mais très beaux. Inutile de préciser que tout est épatant, forcément épatant. Des bords étouffants du Golf Persique au plateau d’altitude où est nichée Shiraz ce ne sont que tournants et précipices. Sur de vagues sentes et d'incertains escaliers on slalome entre les cadavres de mulets morts au champ d'honneur, le premier étage de la Perse se mérite : « Il est encore sur terre des lieux ignorant la vapeur, les usines, les fumées, les empressements, la ferraille. Et, de tous ces recoins du monde, épargnés par le fléau du progrès, c'est la Perse qui renferme les plus adorables, à nos yeux d'Européens, parce que les arbres, les plantes, les oiseaux et le printemps y paraissent tels que chez nous ; on s'y sent à peine dépaysé, mais plutôt revenu en arrière, dans le recul des âges. »

4 juillet 2017.- Ciel changeant, température idéale (25°C). Chez Loti des femmes en voile noir vont à la cueillette des roses, on fume le thé et on prend des sorbets à la neige. La nuit tombée, l'obscurité est diaphane… Tout cela ne m’empêche pas d'être morose.

6 juillet 2017.- Grande tiédeur, calme plat (36°C). Rien lu.

7 juillet 2017.- Chaleur caniculaire (38°C). Il y a des jours où tout semble se lier pour mieux vous escagasser. Aujourd’hui, en dehors de la chaleur quasiment insupportable et d'un labeur qui m'en veux de plus en plus, se fut une panne d'ordinateur et ce triste constat : avec toutes les variations de température qui nous assomment depuis une dizaine de jours mes plantations font grise mine. (Je ne dirai rien de ma valétudinaire somme diaristique, elle périclite et pour peu je l'abandonnerai au milieu du guet).
Quelques lignes tout de même, retour dans l'Usage du monde de Jean Follain, rien d'autre :

Les yeux enlevés des orbites
et remplacés par des pierres précieuses
courent aveugles les chevaux du radjab

8 juillet 2017.-Très grande moiteur (38°C). Vers Ispahan. Loti baguenaude sur des prairies qui autrefois, dans le temps, on connu des somptuosités sardanapalesques. Il entre dans Persépolis cette capitale en ruine où les amas de vieilles pierres ressemblent à des ossuaires d'antiques magnificences. Plus loin, plus tard, voilà des ravins, des cadavres de chevaux, d'ânes et de mulets, la route est périlleuse et le chemin assez rarement droit.

9 juillet 2017.- Quelques gouttes tièdes, rien de vraiment rafraîchissant (31°). à Ispahan Loti n'est pas bien accueilli. Il se réfugie chez un prince russe pour éviter d'être un tantinet lynché par la populace environnante. Il faut dire que le chiite de base n'est pas très accommodant avec le non-chiite.

10 juillet 2017.- Des orages, peu de désespoir (29°C-> 21°C). Trois poèmes de Jean Follain, une page de l'ami Cioran. Ce sera tout pour cette journée plus moite que l'« entrefesse » d'un sumotori.

13 juillet 2017.- Du soleil, de rares nuages, un peu de vent (28°C). Je m'ennuie solidement.

14 juillet 2017.- Ciel partiellement ensoleillé, vent léger (28°C). Je ne lis plus en extérieur depuis bientôt trois semaines. Il faut dire qu'en dehors du caniculaire mes voisins en font plus qu'à leur tour. Cris sans chuchotements, claquages de portes intempestifs, utilisation forcenée des technologies sans fil, musiques saumâtres, conversations téléphoniques encore plus saumâtres, allez vous concentrer ne serait ce qu'un petit peu avec un tel brouhaha au creux des ormeaux ! C'est donc en indoor que j'ai achevé le Vers Ispahan du mirliflore Loti. Cela n'a pas empêché la fin du voyage d'être en tout point remarquable. Les bords de la Caspienne sont très bien et Loti n'est jamais meilleur que dans ses récits de voyage. J’enchaîne avec le second tome des Mémoires de Guerre de Churchill paru chez Taillandier et traduit par François Kersaudy. Je ne risque pas d'être déçu, même en indoor.

15 juillet 2017.- Rares nuages, du vent, un peu de fraîcheur (26°C). Le voisinage n'étant pas trop là conditions lectorales enfin acceptables. J'ai donc posé mon séant sur ma chaise de jardin et hardiment continué la lecture des Mémoires de Guerre de l'ami Churchill. Oh il est certes toujours très margoulin, mais je ne crois pas que cela soit si grave que ça. L’essentiel est ailleurs… L'essentiel c'est cette clairvoyance, cet humour, cette ténacité… cette façon de s’accommoder avec l'histoire, la petite et la grande, sans vraiment la trahir plus que ça. Voilà donc la bêtise des Russes qui ne voient rien venir, Mossoul et Benghazi (drôle d'écho), Rommel – qu'il admire – et le désert. Des images pour ainsi dire littéraires, Belgrade  transformée en brasier, un cygne blessé qui clopine, les animaux échappés des cages fracassées du Jardin zoologique, un ours hébété qui descend vers le Danube d'un pas lent et maladroit : « il n'était pas le seul ours à ne rien y comprendre… »

16 juillet 2017.- Ciel bleu pâle, tiédeur (29°C). Lombalgie aiguë, me voilà incrusté dans mon canapé tel un Joë Bousquet de sous préfecture. Nonobstant, toujours chez l'ami Churchill, front russe et Pearl Harbour, me voilà bien.

17 juillet 2017.- Grande tiédeur (34°C). Assommé par les antalgiques. Moins de douleur mais des nausées, des vertiges… Malgré tout lu quelques chapitres de ce bon Winston. Une traversée épique de l'atlantique Nord à bord d'un hydravion, Roosevelt et sa chaise roulante, encore un type cloué par ses handicapes.

19 juillet 2017.- Vent chaud, l'orage n'est pas loin (29°C). Toujours le dos coincé (trois jours sur un canapé c'est trop… )
Ses mémoires de Guerre ont beau être formidables je me lasse un peu de l'ami Winston, j'ai besoin d'un shoot de pure littérature comme le toxicomane blafard a besoin d'un shoot d'héroïne base, c'est dire si le manque est là.
Pour répondre à mes tremblantes attentes j'ai ouvert un volume d'Henri Thomas, La Joie de cette vie, c'est un beau bloc de littérature qui n'offre rien pour le sevrage de l'amateur averti. Pour preuve ces quelques lignes :« Nous avons un corps, j'ai un corps comme le soleil est là dans le ciel, ni plus ni moins. Après la mort, mon corps sera une chose comme toutes les autres. Jusque-là, il est moi – qui ne suis pas comme les autres.»

20 juillet 2017.- Ciel changeant, quelques gouttes tièdes (28°C). La Joie de cette vie est l'un des derniers textes parus du vivant d'Henri Thomas. C'est une courte somme de considérations autobiographiques avec la mort qui pointe sur l'horizon. Rien d'affligé, pas de petite musique nostalgique, non rien de tout ça, plutôt le constat d'un type serein. (Le dos toujours bloqué je ne m'étendrai pas plus que ça).

21 juillet 2017.- Solides averses (24°C). Churchill traverse une nouvelle fois l'Atlantique. Il rencontre Roosevelt qui l'invite à tâter ses biceps, des biceps de lutteur. On discute de choses et d'autres (en gros la marche du Monde), on se ballade dans une voiture adaptée aux handicapes de Roosevelt (passage assez comique, il faut bien le dire), puis c'est assez vite tout, il faut retraverser l'Atlantique dans l'autre sens. Dans l'étroit passage conduisant au quai d'embarquement, un agent en civil est surpris en train de manipuler un pistolet. Il est désarmé, c'est un fou qui voulait trucider  ce bon Winston : « Les détraqués constituent un danger tout particulier pour les hommes d'État, car ils ne se soucient pas de la manière de prendre la fuite une fois leur forfait accompli.»
Je fais mes valises, demain départ pour la Corse.

30 juillet 2017.- Congés. Orages et grêlons, mes plantations ne sont pas au mieux (28°). Retour de Corse, île qui n'aura finalement pas trop changé depuis ma dernière visite il y a déjà trente-cinq ans. Horizons toujours splendides, côtes déchiquetées, hautes montagnes d’où s’élèvent de gros nuages noirâtres accouchés par de tristes pyromanes en goguette. Veaux, vaches, cochons… sauvages. Aux terrasses des estaminets de bord de mer, des quadragénaires, des quinquagénaires, des sexagénaires qui ne semblent pas trop s'en faire, des graffitis autonomistes délavés et des types en tee-shirt noir qui vous regardent de biais (principalement à Corté, petite cité antipathique en bien), des « villas de stars » comme s'il en pleuvait, pour tout dire peu d'inquiétude et encore moins de velléités macronistes dans l'air.

31 juillet 2017.- Congés. Tiédeur, grande tiédeur (35°C). Je lis Diable rouge de Joe R. Lansdale, c'est un polar texan assez éloigné de la littérature lactescente, mais il offre l'avantage d'être très drôle tout en se lisant d'une traite comme on boit un litre de Dr Pepper d'une traite par temps caniculaire. Dialogues capricants et scatologiques à tous les étages. L'intrigue est incontestablement poussive, mais on s'en fiche totalement puisqu'en l’occurrence le « cool » et le « déjanté » sont amplement suffisants.

1er août 2017.- Ciel couvert et sirocco, températures sahariennes (36°C). Ma lombalgie passe du côté gauche au côté droit, la douleur est un peu différente, c'est amusant.
Dans le polar de Joe R. Lansdale le Texas n'a rien de torride, il y fait des températures avoisinant les moins dix degrés, c'est un peu rafraîchissant (pour le reste, c'est un livre souvent drôle et le style est diablement relâché).



2.

2 août 2017.- Ciel gris jaune, chaleur scandaleuse (37°C). La lecture ne m'apportant plus la moindre félicité ce vague journal s'effiloche dans le manque d'intérêt. Je le continue uniquement parce qu'il faut savoir rester métronomique. Malgré ces mornes considérations, j'entame Le Planteur de Malata, une longue nouvelle de Joseph Conrad dont on me dit le plus grand bien, mais qui, pour l'instant, ne me sort pas de ma gangue de léthargie.

4 août 2017.- Légère baisse de la température extérieure (32°C). Plus qu'une longue nouvelle émouvante le Planteur de Malata est surtout une merveille formelle où Conrad est pour ainsi dire maître de tous ses effets. Pas une phrase, pas un mot, pas une virgule ne semblent là par hasard… Et pourtant : « Rendre des sentiments à un moment crucial en termes de parole humaine est réellement une tâche impossible. Les mots écrits ne peuvent former qu’une sorte de traduction. Et s’il arrive que cette traduction, par manque d’habileté ou excès d’inquiétude, soit trop littérale, les gens pris dans les rets de la passion, au lieu de se révéler, ce qui serait de l’art, sont présentés d’une manière telle qu’ils se trahissent eux-mêmes, ce qui n’est ni l’art ni la vie. Ni pourtant la vérité ! En tout cas, pas toute la vérité ; car c’est la vérité dépouillée de toutes les réserves et les qualifications nécessaires et empreintes de compassion qui lui donnent sa belle forme, ses justes proportions, son apparence d’appartenance à la communauté humaine. Assurément, la tâche du traducteur des passions en paroles peut être jugée  trop difficile »

5 août 2017.- Humidité relative, rares averses (32°C). Chruchill n'était pas si pantouflard que ça, dans ses Mémoires de Guerre il passe beaucoup de temps au lit, mais il en passe encore plus dans des aéroplanes aléatoires qui l'emmènent un peu partout : Le Caire, Casablanca, Moscou, Washington… N'en jetez plus ! Tout cela est bien aventureux et ne manque pas de courage. Encore plus aventureux la rencontre de Gaulle/Giraud qu'il organisa à Casablanca. Les deux généraux se serrent mollement la main tout en se marchant réciproquement sur les pieds. Le plus grand des deux tirera un peu mieux les marrons du feu, mais c'est une autre histoire (je ne parlerai pas de l'Amiral Darlan, allié malencontreux et grand bonhomme problématique…)

6 août 2017.- Belle journée, température idéale (26°C). On retrouve le cadavre d'un jeune polonais sans histoire, il flottille dans le lit d’une rivière, près de Woclaw. Mains liées corde au cou. Le type semble avoir été torturé avant qu'une bonne pâte ne le jette adroitement à l’eau. La police mène une courte enquête qui ne donne rien et l'affaire est assez vite classée sans suite. Quelques années plus tard un détective perspicace fait ressortir tout le toutim de l’oubli en constatant que plusieurs éléments du crime semblent en tous points identiques à ceux d'un roman un poil scandaleux et vaguement nietzschéen publié par un quidam incertain. Voilà la trame d’Un crime parfait. Écrit par David Grann pour le New Yorker et publié en français chez Allia c'est un vrai faux reportage dans les pas de Truman Capote. On y convoque Wittgenstein, Nietzsche, Foucault et Derrida, le récit factuel du policier s'oppose aux calembredaines postmodernistes du meurtrier, c'est un assez bon petit livre, qui se lit en moins d'une heure - pas plus de 80 pages -, il aura fait ma journée.

Par ailleurs, profité de la baisse des températures pour tailler ma haie, il y avait urgence…

Demain, labeur, sans le moindre entrain macroniste.


7 août 2017.- Labeur. Tiédeur, encore (32°C). Je me délite.

8 août 2017.- Labeur. Averses, chute vertigineuse de la température extérieure (20°C). Mon corps est en trop, il faudrait que je sache m'en débarrasser. Je vais commencer par l’éplucher comme on épluche un fruit, c'est un début.

9 août 2017.- Ciel changeant, fraîcheur, la température ne se fixe pas là  où elle devrait se fixer (20°C). Éruption cutanée, démangeaisons tous azimuts, me voilà comme une forêt en feu. Dans ces conditions, rien lu.
Nouvelles acquisitions : Patrick Mauries – Quelques cafés italiens, Jacques Réda- Autoportraits, Joseph & Elizabeth Pernell – L'Italie à vélocipède (le tout pour 8 €).

11 août 2017.- Ciel automnal, température idoine. J’entame Variations sur le réel un court opuscule – malheureusement massicoté par la descendance Corti – où Georges Picard fluctue autour de cet « objet » impossible à penser qu'est le réel. Philosophie, poésie, humour, pour seules armes… Le thème abordé pourrait être inquiétant – on en a soupé du réel – mais comme Picard déçoit rarement, je ne pense pas prendre un grand risque…

12 août 2017.- Matinée fraîche et nuageuse. Plus tard, aux alentours de 16h00, improbable retour de l'été. Ciel IKB et tiédeur latente, curieuse oscillation (16°C → 24°C). Still sick. Je n'écris plus, je ne chante plus, je vis comme une plante verte souffreteuse. Fini le court opuscule de Georges Picard, ce n'est pas son meilleur - son livre sur la bêtise, la sienne celle des autres, est très bien - mais on y apprend tout de même comment peler une pierre et comment lorsque l'on additionne tous les bruits de l'univers, on obtient le silence, c'est à dire TOUT.

13 août 2017.- Ciel plutôt nuageux (26°C). Je n'ai jamais aimé les mois d’août, le soleil est trop bas, les jours raccourcissent et l'ambiance est plus souvent lourde que sautillante, pour un peu Octobre serait mieux, c'est vous dire…
Fini la Joie de cette vie d'Henri Thomas. Pas un livre si joyeux que ça, c'est même tout l'inverse tant il parfois cendreux et déprimant. Cela dit certaines phrases, certains paragraphes saisissent sans que l'on ne trouve rien à y redire : «  Il y a des heures, il y a des jours, il y a peut-être un âge, où les gouttes de pluie glissant sur les vitres, et leur petit bruit, sont plus intéressants pour l'homme couché que les lignes du livre gisant là. Elles le mènent plus loin – il ne sait où – elles l'arrêtent, il ne sait, et voudrait vainement savoir – en quel domaine universel. »
Le Thomas refermé j’entame sans plus attendre les Terrasses de l'Ile d'Elbe. C'est une chrestomathie où sont rassemblés quelques-uns des écrits journalistiques de Jean Giono. Nostalgique des allumettes il s'emballe contre le briquet, son essence, ses pierres qu'il faut changer, cette modernité qu'il faut supporter alors que hein à quoi bon ? D'aucuns trouveront tout cela un brin réactionnaire, ce n'est pas mon cas, Giono est des miens.

15 août 2017.- Repos. Clouds and warmth (31°C). Social life. Drunk a little too much, not read.

16 août 2017.- Labeur. Temps morne et vaguement tiède, le mois d’août en somme (30°C). Trop de labeur : fatigue. Rien lu.

17 août 2017.- Labeur. Chaleur bilieuse (31°C). Ouvert les Terrasses de l’île d'Elbe de l'ami Giono. Incapable de lire plus de trois lignes sans piquer de l'appendice nasal, Le texte du plus pacifiste des Manosquins n'est pas en cause, rapport à quelques menus tracas de santé je prends des antihistaminiques depuis plus d'une semaine et l'accumulation étant ce qu'elle se trouve être je ne suis plus qu'une serpillière somnolente.
Rien (ou presque) : Bien au-delà des rapports humains, de ce genre de choses, je voudrais être une entité portée pas la sensation, rien de plus.


3.

8 août 2017.- Orages (22°C → 32°C → 21°C). Thierry Laget est auvergnat, comme mon grand-père maternel, Alexandre Vialatte et Valery Larbaud, il ne peut donc être mauvais. De surcroît, il a édité Proust dans la pléiade ce qui pose son auvergnat. J’entame Province un mince volume paru chez l'Arbre Vengeur (éditeur toujours impeccable bien que quasi bordelais). Le début me convient déjà tout à fait. Il est question de billard électrique - sport de voyou s'il en est - d'une vielle et d'un verre de limonade ; tout pour réjouir le lecteur, rien pour le décevoir.

Attentat à Barcelone, 14 morts, on se familiarise avec la sombre et métronomique litanie des bilans, c'est là, aussi, la victoire du pire.

19 août 2017.- Rares nuages, température parfaite (25°C). Profitant de bonnes conditions lectorales – météo plaisante et voisins absents – je me suis risqué à poursuivre la lecture du Provinces de Thierry Laget en extérieur. Bien m'en a pris, ma chaise de jardin était confortable et le livre s'est révélé bien à mon goût. Oh rien de magistral, rien pour soulever le lecteur vers les saintes extases, non un livre plutôt délicat avec des phrases plus délicieuses que transcendantes (ce qui est parfois préférable). Laget est un bon tisseur de souvenirs, mais il n'a pas la mémoire tristounette, disons qu'avec lui nous fluctuons davantage dans des fragrances proustiennes qu'ailleurs. Il est aussi très malin, pour preuve il y a cet « épisode », où Il se fait passer pour une acheteur potentiel et visite la villa de son enfance, il se souvient en contrebande sans « petite musique » et nostalgie contrite. Plus loin il est question d'un séjour linguistique en Angleterre, de quelques embrassades avec trois filles au fin fond d'un bus qui se déplace vers Brighton… J'en suis là.
Je vous laisse, l'un de mes voisins vient d'ouvrir l'une de ses fenêtres en grand, et comme il joue une vague mélopée de Charles Aznavour sur un violon désaccordé, vous conviendrez que les conditions lectorales ne sont soudainement plus optimales.

20 août 2017.- Ciel bleu clair, vent modéré, température « tenable », que demander de plus ? (26°C). Loin de moi l'idée de vouloir vous faire partager mes avis pénétrants sur la littérature de haut vol, mais je dois tout de même vous signaler que les Terrasses de l’île d'Elbe de l'ami Giono sont éminemment fréquentables. Rien d’éthéré, rien de lactescent, encore moins de caillé, non les simples opinions d'un homme qui sur sa fin se contente de courtes chroniques écrites au débotté, mais toujours à la main. Les esprits chagrins (et engagés, forcément engagés…) trouveront le tout assez réactionnaire, ils auront peut-être raison, après tout on s'en fiche. Giono n'est pas un moderne, il n'aime pas les stades remplis de foules bêlantes, les automobiles, les téléviseurs, les machines diverses et variés, toutes ces fariboles innovantes qui font flores dans la France du début des années soixante. Pas un moderne donc, non seulement un quidam encore un peu vibrant qui constate que l'humain, déserte à petits feux le monde qui l'entoure, c'est déjà ça et c'est un constat qui s'il est un peu triste ne peut pas se réfuter.

21 août 2017.- Soleil (27°C). Morose, labeur, rien lu.

22 aout 2017.- No sea, no sex, but sun (31°C). Ces quelques mots d'Alexandre Blok (repérés dans les Cahiers de Cioran) : « Le naufrage du Titanic m'a réjoui hier indiciblement : il y a donc encore l'océan » (Journal, 15 avril 1912).

25 août 2017.- Vent saharien, touffeur inconvenante (35°C). Tout juste marié un couple de jeunes américains, Elizabeth et Joseph Pennell prend la drôle d'idée de rallier Florence à Rome en tricycle. Nous sommes en 1884 et ce vélocipède-là (le tricycle donc) est diablement à la mode chez les gens qui savent (il se murmure que la reine Victoria, elle-même, possédait un cripper de chez Humber), mais de là à vouloir risquer trois roues sur les routes italiennes infestées par les bandits de grand chemin et une malaria plus que fureteuse, il n'y a qu'un pas que les tout frais époux Pennell n'hésitent pourtant pas à franchir. Il faut dire que ce couple n'est pas n'importe quel couple, Joseph est un caricaturiste de talent tandis qu'Elizabeth est une critique d'art reconnue. Leur voyage n'aura donc pas qu'une visée sportive, il y sera question de l'Antiquité et de la Renaissance, de la culture du « vieux continent », de Trollope et Hawthorne heureux devanciers.
L’Italie à vélocipède que j’entame aujourd’hui, raconte ce périple en moins de cent cinquante pages, Elizabeth s'occupe des mots, Joseph des illustrations. C'est un délicieux petit livre, il faut dire que l'Italie est toujours délicieuse à traverser, les autochtones ne sont pas si farouches que ça, la nourriture est exquise, les routes capricantes et les paysages splendides, que demander de plus ?

27 août 2017.- Ciel gris suicide, chaleur indécente (35°C). Goethe était un peu compliqué, ainsi à Assise il ne visita que le vieux temple romain de Minerve, refusant de voir les autres monuments de la ville par crainte d'être déçu par ceux-ci (une fugace déception gâche parfois un plaisir plus global). Elizabeth et Joseph Pennell sont moins compliqués, à Assise ils visitent tout avec un bonheur égal : l'obscure basilique inférieure avec ses anges et ses saints de Giotto, sa faible lumière, ses couleurs voilées et l'odeur entêtante de l'encens ; la basilique supérieure, ses nefs élancées, ses fresques et vitraux ; le Duomo, les rues calmes et désertes où le jeune saint François se pavanait en chantant des chansons d'amour… Outre Assise le couple Pennell visite Sienne, San Gimignano (et ses fameuses tours que j'avais presque oubliées), Montepulciano, Pérouse… Le voyage est plein d'aventures, le tricycle dévale les descentes à des vitesses hallucinantes (imaginez plus de 30 km/h!), les montées sont plus calmes, mais plus sportives, on passe à côté des cascades de Terni sans même les voir, le dôme d'une grande basilique pointe son mamelon sur l'horizon, Rome est bientôt là et le livre est déjà fini, il était très bien.

28 août 2017.- Long hot summer (33°C). Je tombe en poussière, je vire au morne agrégat, au tas de molécules, au couple d'atomes divisé, bientôt je ne serais plus rien, même pas un souvenir.
Rien lu.

31 août 2017.- Labeur. Averses, considérable baisse des températures (16°C). Vingt degrés évaporés en quelques heures, devant ce yoyo climatique notre corps n'est plus qu'une guenille sans charme. Rien lu.

1er septembre 2017.- Labeur. Ciel bleu pâle, vent léger, température idéale (23°C). Retour sur les terrasses de l'île d’Elbe. Giono, le progrès, le bonheur : «  La notion de progrès est une vue de l'esprit, elle n'existe pas dans la nature. Au surplus, que signifie progresser, si c'est progresser uniquement pour progresser, et s'il n'y a pas quelque part dans ce progrès un palier, un sommet, un arrêt (qui serait par exemple le bonheur), au-delà duquel il serait inutile – ou impossible – de progresser. »
D'autre part, comme toutes les années dès que septembre pointe le bout de son museau, lilliputien barnum de la rentrée littéraire. Rien de vraiment intrigant ; le pavé que Philippe Jaenada consacre à l'impeccable Georges Arnaud, peut-être ?


To be continued.


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