vendredi 14 avril 2017

Psychogeographie indoor (75)



« Vivant seul, en dehors de tous les courants de l'opinion, sans confident, ni censeur, j'ai eu ce tort de toujours écrire pour moi-même, sans me préoccuper de l'état du marché littéraire, de l'offre et de la demande. J'avais l'idée, sans doute erronée, que l'écrivain ne doit pas, comme le journaliste, suivre son temps, mais se placer en dehors de lui, si possible, même au-dessus. Écrire un livre et tenter de la faire publier, c'est une présomption qui frise l'impertinence, surtout pour un homme comme moi qui s'adresse au genre humain alors qu'il serait incapable de discourir devant cinq ou six morveux. »


1.

2 janvier 2017.- Brouillard (1°C) Laborieuse journée post agapes. Lu une chronique de Robert Walser, elle aura fait ma journée. Nouvelles acquisitions : Braudel - L'Identité de la France (3 volumes), Gombrowicz - Journal (Tome 1), Pierre Luccin - Le marin en smoking, Pierre Girard - Les sentiments du voyageur, Charles-Albert Cingria - Bois sec bois vert.

3 janvier 2017 .- Encore du brouillard, indice de la qualité de l’air inquiétant (1°C). Ma pile de livres à lire léchera bientôt le plafond, mais je dois dire que je manque un peu de courage pour l'attaquer vraiment. Trop de labeur, trop de fatigue, je suis adynamique… Malgré tout aujourd’hui j'ai lu une page de Stendhal, trois poèmes de Jean Follain, une notice de…

5 janvier 2017.- On annonce des frimas conséquents, pour l'instant la froideur reste raisonnable. Pluie légère, mais glacée (3°C). La nuit vient de tomber, je bois un thé noir agrémenté d'une touche d'aleo vera. Aujourd'hui je n'aurai presque encore rien lu, deux pages diaristiques de l'ami Beyle qui voit sans plaisir la Cène de Léonard, se souvient de Mne P(ietragrua) et conclu par ceci : «  Le voyageur qui s'amuse à écrire tout ce qu'il a vu sur le pays qu'il parcourt peut faire un journal en cent volumes in-folio. Celui qui note seulement ce qu'il a senti est très borné. Il ne peut avoir que l’esprit ; l'autre a la science ».

6 janvier 2017.- Labeur. Beau temps sibérien, les jours s’allongent (-5°C→ 0°C). Toujours avec Jean Follain et Robert Walser, il y a de pires compagnons. Rien (ou presque) : Je déplie des développements parasites, bref je radote

7 janvier 2017.- Beau temps à tendance polaire (-6°C→0°C). Il est communément admis que l'Empire austro-hongrois se serait détruit lui-même avec l'application et le panache de celui qui veut en finir avant l'heure légale. Pour François Fejtö c'est une tout autre histoire ; figurez-vous que la « double monarchie » aurait été assassinée, ni plus, ni moins ! Dans Requiem pour empire défunt, que j’entame sur les bons conseils de Claudio Magris, Fejtö s'attache à expliquer et à renforcer cette thèse sur plus de cinq cents pages et pour tout dire nous sommes posés devant ce qui pourrait être une replète enquête policière historique où les suspects usuels ne manquerait pas : La perfide Albion, l'empire Russe tout entier, la France qui oublie Dreyfus, l'Italie en voie de composition, la petite Serbie, les nationalistes divers et avariés… Pour l'instant – j'attaque bravement la page quatre-vingt-cinq -, Fejtö est plus factuel qu'autre chose, il décrit les diverses forces en présence avec un savoir-faire que l'on imagine non feint.
Par ailleurs et en parallèle, j’entame Complots un court opuscule de Philippe Sollers (oui Sollers le « bon client » au fume cigarette, et alors ?!) qui me semble être une sorte d'appendice aux quatre lourds pavés qu'étaient La Guerre du Goût, Éloge de l'infini, Discours parfait et Fugues. Le Joyaux passeur étant le plus indubitablement sautillant, il n'y a pas de vrais grands risques à prendre.

8 janvier 2017.- Quelques flocons (0°C). Chez François Fejtö les Hongrois sont de longs et larges Slaves un peu sauvages qui venus des plaines du grand Est ce sont civilisés en butant sur les Carpates. Là comme obligés par l'horizon, ils oublient la chasse et le pillage se sédentarisent et s'adaptent à leur environnement tout en devenant de longs et larges chrétiens. Un peu plus tard, et après moult péripéties qui mériteraient d'êtres contées, voilà le roi Sigismond, un prince lettré parlant sept langues qui incite la noblesse hongroise à moderniser ses demeures et encourage la bourgeoisie à développer ses petites activités commerçantes. Il crée une assemblée nationale et l'on peut affirmer sans crainte qu'en 1440 la Hongrie est assez éloignée de la barbarie et des longs et larges Slaves des plaines du grand Est. Tout irait dans le meilleur des mondes s'il n'y avait les Turcs. Voilà les Turcs… 
A quelques kilomètres de la double monarchie je suis toujours dans les petits papiers de Sollers : Lamartine, Dada…

11 janvier 2017.- Nuages, moins de froideur (6°C). Milan, le 12 septembre 1811, l'ami Beyle fait sa petite déclaration à Mme Pietragrua. Le même jour la grande comète de 1811 et à son périhélie (cette même comète apparaît chez Tolstoi, et dans Guerre et Paix sous le nom de Comète de Napoléon ).
Voilà pour aujourd’hui (et pour le 12 septembre 1811).
Rien (ou presque) : Je raisonne par ondes, ce qui n'est pas sans me poser quelques problèmes en société.

12 janvier 2017.- Des nuages, trois éclaircies une température en hausse, cela ne va pas durer : on annonce des chutes de neige, des températures boréales.
Three poems by Jean Follain: admirable. A page from the Stendhal’s diary : delightful. Some thoughts of l'ami Cioran: morose.

13 janvier 2017.- Pluie glacée, les frimas conséquents seront bientôt là (3°C). Still in Stendhal’s diary. Favorite cities : Orvieto, Stresa, Opatija, Kotor, Funchal, Inverness, Riga, Hué, Essaouira, Jaisalmer, San Cristóbal de Las Casas, Santa Fe, Weston-super-Mare, Guéret… Nothing else.

14 janvier 2017.- Matin : giboulées neigeuses. Après midi : beau temps froid. Le pire, suivant l'axe de notre observation, pour demain (-1°C). Après deux trois broutilles de l'ami Joyaux (Shakespeare, Machiavel, le Diable, tutti quanti…) je suis retourné dans le Requiem pour un empire défunt de François Fejtö. C'est un livre passionnant à plus d'un titre. Tout d'abord parce qu’il est bougrement informé ensuite parce qu'il nous confirme qu'il nous faut nous méfier comme de la peste des nationalismes de tous poils. Du côté des informations Fejtö nous rappel qu'au XVIIIe siècle l'Autriche, la Hongrie, la Belgique et la Lombardie formaient un seul et même état, il nous rappelle aussi que le nationalisme — dans le sens que nous lui donnons en terme de nation qui engloberait des peuples entiers —, n'existait pas avant le tournant pris par la culture européenne vers la fin du XVIIIe siècle dans le sillon de Voltaire, Diderot, Rousseau : « ce sont les historiens de l'âge romantique qui ont crée, par référence au passé de leur peuple, la conscience nationale comme force politique revendicative et subversive…».

15 janvier 2017.- Un peu de neige matinale, assez vite fondue, il faut bien le dire. La météorologie nationale qui prévoyait une sorte d’ apocalypse sibérienne serait elle dans l’erreur ? (2°C). Voisinage bruyant, c'est toujours un problème lorsque l'on espère lire en toute quiétude. Malgré cela je suis toujours dans l'Autriche-Hongrie de François Fejtö. Vénitiens, Lombards, Ruthènes, Tchèques, Slovaques, Galiciens, Slovènes, Ukrainiens, Hongrois, Dalmates, Slavoniens, istréens, Illyriens, Grecs catholiques, Grecs orthodoxes, Roms, Italiens, Allemands, Autrichiens, Souabes, Saxons, Juifs assimilés, Juifs traditionalistes… Voilà beaucoup de voisins qui auront vécus plutôt bien que mal ensemble.

16 janvier 2017.- Journée finalement pas si froide que ça (2°C). Trois pages de l'ami Joyaux (je sais il ne faut pas l'aimer), rien d'autre.

19 janvier 2017.- Les jours s'allongent, le froid est toujours là (- 8°C→ 0°C). Malin comme il était l'ami Beyle aura inventé le « lâcher prise » avant l'heure légale. Son S.F.C.D.T (Se Foutre Carrément De Tout)) n'est pas vraiment rien, il faut bien l'avouer.
Rien (ou presque) : Cajoler relève de la pure ingénierie, il faut savoir être méthodique et appliqué tout en gardant pour soi ce côté charmant que n'ont pas toujours les férus de science dure. Voilà encore une gageure qui pourrait, à tout bien regarder, frôler l’antinomique

20 janvier 2017.- Beau temps froid, très froid (- 8°C). Il est 17H30, la nuit tombe doucement, j'écoute Yusef Lateef tout regardant d'un œil distrait l'investiture du nouveau « maître du monde » à la télévision. Ce type, pour ne pas dire cet olibrius, est potentiellement inquiétant. Son fils qui lui ressemble beaucoup, il est pataud comme son père, semble s'ennuyer ostensiblement, on lui filerait bien quelques petites claques sur la caboche pour le réveiller, on ne peut pas, il est dans la télévision.
Quelques minutes avant ce vague barnum étatsunien j'étais encore immergé dans l'Autriche-Hongrie de François Fetjö. Voilà une double monarchie diablement civilisée ! Entre 1860 et 1914 le  libéralisme battu et la jeune garde viennoise se réfugient dans l'art, la mélancolie et ce qu'il faut bien appeler le talent (Musil, Broch, Zweig, Doderer, Altenberg… la liste est trop longue). J'espère que l'Amérique de Donald Trump cabotera aussi bien en eaux troubles. «  Il y eut réellement un temps à Vienne “où l’individu valait plus que sa nationalité, où la monarchie pouvait être une patrie et aurait pu être un modèle microcosmique du grand monde du futur ”. Au moment où j’écris ces lignes, on réhabilite peu à peu cette Vienne des années 1900, après plus d’un demi-siècle de dépréciation et de défiguration. Nous redécouvrons un essor culturel qui semble aujourd’hui comme une préfiguration non du déclin de notre civilisation, mais d’une Europe unie ; non l’annonce de son morcellement, conséquence d’une guerre absurde, provoquée, en 1914, par une Allemagne devenue mégalomane, mais le signe avant-coureur de l’unité métanationale »

21 janvier 2017.- Brume matinale, ciel bleu pâle par la suite, toujours ce froid, ce grand froid (- 8°C→ 0°C). François Fejtö et son empire défunt. On démembre en sourdine, un bout de Galicie, un bout de Dalmatie, un bout de Bohème, beaucoup de de bouts et en définitive plus rien, il n'y a plus d'Empire austro-hongrois.
Rien (ou presque) : Un angle il faut un angle pour que tout tourne rond.

22 janvier 2017.- Brouillard, froid toujours quasi lapon (-1 °C). Je m'ennuie un peu chez François Fejtö. Trop de diplomatie, trop de négociations, trop de chapitres qui se répètent tout en voulant dire la même chose. Il faut savoir planter son clou assez vite et j'ai l'impression que Fetjö use de trop de tentatives, qu'il ne tape pas assez fort et que son marteau lui tombe sur les pieds après nous être tombé sur le coin du nez.
Par ailleurs, je picore toujours dans un spicilège de l'ami Joyaux. Inégale et ennuyant lorsqu'il lui faut tournicoter autour du fatigant Heidegger, plus heureux et léger lorsqu'il est question de passer vraiment (passer c'est le truc de l'ami Joyaux).
Plus tard, revu le Leopard Man de Jacques Tourneur. Magnifique, toujours magnifique. La nuit, des jeunes filles déchiquetées, une intrigue qui tourne sur elle-même, le génie modeste de Tourneur qui fait avec les moyens du bord. Du désespoir, de la poésie, de la métaphysique oui de la métaphysique !

23 janvier 2017.- Brouillard et froideur (-1°C). Hier j'étais peut-être trop injuste avec le requiem historique de François Fejtö. C’est certainement un bon livre, voire un très bon livre, qui a juste le tort de vouloir être vraiment exhaustif sur son sujet, ce n'est pas un défaut, c'est une qualité (c'est aussi un livre qui a le mérite de nous rappeler que nous vivons encore et toujours sur ce qui a été décidé en petit comité à la fin de la Première Guerre mondiale : le démembrement austro-hongrois, les rafistolages frontaliers n'étant aucunement étrangers aux conflits qui nous préoccupent cent ans plus tard : Syrie, Irak , Palestine, Ukraine, tutti quanti…)
Demain je pense entamer La vie et moi de Marcel Lévy. C'est un livre qui me lance des clins d'yeux depuis environ deux mois et je dois avouer avoir déjà un peu cédé à ses avances en ouvrant quelque une de ses pages au hasard. Pour l'instant j'ai plus été ravi que déçu et c'est une lecture que j’envisage très bien.


2.


24 janvier 2017.- Brouillard, froideur et pollution, il neige de la pollution ! (-7°C → -2°C). À l’automne 1992 paraissait La vie et moi premier ouvrage d'un jeune auteur de 93 ans, Marcel Lévy. Cet ouvrage je l’entame aujourd’hui – 25 ans plus tard – et je dois dire qu'au bout de seulement soixante pages il me plaît déjà sacrément. Chacun sait, ou devrais savoir, que les bons livres nous donnent une voix à entendre, et incontestablement là il y une voix, une voix légère, drôle et pince- sans-rire, un Cioran qui ne s'en ferrait pas plus que ça, un Léautaud non chafouin, un Chamfort téléporté au XXe siècle, oui nous sommes dans ces tonalités là. Voilà une vraie fausse autobiographie où un jeune barbon nous raconte sa vie en nous faisant croire que c'est celle d'un raté. Évidemment rien de raté, ou alors que du raté en bien, puisqu'au final il y ce livre qui n'est pas rien. Je me répète, je n'ai lu que soixante pages, mais elles comptent déjà beaucoup, le terne et le gris y sont éclairés par la finesse d'un style comme on n'en rencontre plus guère et les idées de Lévy sur la littérature, le cinéma ou le monde moderne sont toutes formidables (et tamponnées par moi). Bref, voilà un livre que je ne suis pas près de lâcher ! « Je suis né. Je n'insisterai pas sur ce fait, peu caractéristique en lui-même. Mais ce petit malheur devait être le premier maillon d'une chaîne de calamités du même ordre : imposées par les circonstances, jamais librement acceptées. L'homme vient au monde d'une façon peu digne, indépendante non seulement de sa propre volonté, mais souvent même de celle des auteurs responsables. Ainsi la naissance est-elle une leçon de choses, la première, mais non la moins magistrale. La nature nous dit, comme elle nous le répétera plus tard jusqu'à la nausée : « Tu es le plus faible, tu dois te laisser faire. » Naître n'est que la première étape d'une longue série noire. On commence en se laissant enfanter ; puis on se fait nourrir, instruire, éduquer, et l'on devient ainsi, petit à petit, la proie des hommes, des femmes et des événements. Et l'habitude est si bien prise qu'il devient bientôt impossible de remonter le courant… »
Ce matin fini le spicilège (Complots) d'un Sollers toujours un peu margoulin et fumiste, on peut l'aimer pour ça.

25 janvier 2017.- Brouillard et froideur, toujours (-3°C). La timidité est une maladie qui vous fait vivre un peu de côté, à l'ombre des risques. Que voulez-vous les timides sont plus conscients des dangers, ils ont la peau plus fine et des antennes plus sensibles, ils évitent la moindre lutte, le moindre frottement avec leurs congénères, ils vivent dans un hors là qui n'a que très peu de rapports avec le monde des dominants, des fanfarons, des sûrs d'eux-mêmes. En tant que membre de la grande confrérie des timides Marcel, Lévy ne pouvait donc vivre qu'une vie pleine d’insuccès, multiples et prolongés. Cela ne serait pas grave, le succès n'est pas grand-chose après tout, s'il n'y avait les femmes, les sentiments, les intermittences du cœur, ce qu'il faut bien appeler l'amour, cet état fébrile nécessaire à tout homme, qui à beaucoup de peine à se réaliser lorsque la timidité point avec ses petites pattes tremblantes. Malgré tout, et s'il n'arrive à rien, Marcel Lévy sera tout de même amoureux, et aimé, trois fois ; dans une vie de grand timide, c'est beaucoup. Voilà donc de bien belles pages sur ces amours-là. On passe sur un amour de jeunesse, où il est le seul à être amoureux dans l'affaire - l'être aimé ignorant tout de lui – pour se retrouver un peu plus tard avec une Marie Louise qui sera le grand amour de sa vie. Amour jamais consommé, grande affaire un peu tragique, grande affaire bien émouvante. Ensuite viens un amour enfin charnel avec une fille un peu amoindrie (à l'âge de trente ans, c'est un peu beaucoup pour un seul homme) puis un mariage avec une dame respectable qui virera assez vite au saumâtre : les liaisons commencent dans le champagne et finissent dans la camomille. Mine de rien les moments que Marcel Lévy consacre à sa vie amoureuse, si rachitique soit-elle, sont magnifiques et on est plus d'une fois pincé en les lisant. Le temps me manque pour vous parler du reste, ces pages admirables sur la bêtise qui n'est qu'un rétrécissement de l'horizon mental, un manque d’imagination plutôt qu'un manque d’intelligence ; ces pages acrimonieuses sur la technique et ses précaires avatars, le mouvement, le bruit…

26 janvier 2017.- Beau temps froid (- 8C°→ 2°C). La vie et moi s'achève par un curieux éloge de la merde et de ses divers aspects. C'est un peu croquignolet et Marcel Lévy sautille tel un gamin de 93 ans en nous parlant de tout ça. Demain je pense entamer Bois sec, bois vert de Cingria. Ainsi d'un quasi suisse – Marcel Lévy était un peu zurichois sur les bords – je passerai à un tout à fait Suisse un peu Albanais sur les bords.


3.

27 janvier 2017.- Du maussade, rien que du maussade (3°C). On comprend aisément pourquoi Paulhan l'aimait beaucoup : Cingria a la prose toute bizarre ! Une sorte de franco-albanais-turc un peu sybarite et assez singulier. Des assemblages comme on en rencontre peu, des phrases secouées dans une grande boite avant d'être jetées sur le papier. Tout cela est bien curieux, le lecteur peut être décontenancé. Le début de Bois sec bois vert est dans cet apparent bancal là. On est ennuyé ou charmé, j'ai choisi d'être charmé, j'ai choisi d'être charmé, je pense ne pas m'être trompé.
Plus tôt retour dans les Essais de Philippe Muray. Il faut les lires à doses homéopathiques, le risque est moins grand de se voir un assommé par les mêmes idées un peu ressassées, c'est ce que je fais.

28 janvier 2017.- Averses, hausse de la température extérieure (7°C) Lire Cingria est une drôle d'expérience, un mot suffit et voilà une multitude de digressions, qui plus qu'elles ne s'empilent, voltigent les unes avec les autres puis retombent sur leurs pattes avec quelque chose de ravi au coin du nez. Voilà donc un beau développeur de lexies, un peu baroque, toujours croquignolet et mine de rien très informé. Il peut parler de ce qu'il veut, Dante ou un hippocampe, ça voltige : « L'on s'en fout de ce qui va mal qui, dans le fond, va bien, puisqu'un peu d'inconfort est salutaire. »

29 janvier 2017.- Douceur en amorce (11°C). Not in the mood.

Il faut que les mots jaillissent comme par hasard, sans intervention du cogito. Rien d'articulé, n'articulons pas, laissons faire le crayon, le flux du crayon, il n’y que le flux du crayon, ce bruit, ce crissement sur le papier et l'ombre de notre main qui danse.

Je ne comprends pas l'époque et comme elle ne me comprend pas elle non plus nous sommes deux à ne pas nous comprendre.

La peur de l’extérieur ma façonnée entièrement, c'est ma charpente. Voilà peut-être pourquoi je suis si bancal.

Par ailleurs toujours chez Cingria. Des mots qui partent comme des fusées, des digressions qui explosent un peu partout, du sibyllin…


30 janvier 2017.- Pluie légère (9°C). J'ai toujours trouvé que le fait de travailler pour avoir de quoi exister était un peu incongru. Évidemment, je parle de travail dans le sens du labeur, de l'usure et non dans celui du travail noble, du peaufiné, du bidule crée et fini par soi même toutes choses n'existant presque pas (et plus). C'est d'ailleurs pourquoi sachant que je ne verrai rien de concrètement fait par moi-même j'ai choisi presque par hasard le travail le plus abrutissant possible, c'est pourquoi dans ce travail-là je me suis créé moi-même de faux objectifs à atteindre : soulever tant de kilos, empiler tant de matériel, ouvrir et fermer tant de choses… Mes « patrons » me pensent bon élément alors que mon stratagème me permet simplement de ne plus être le maillot d'une chaîne invisible tirant le chaland vers un but abstrait… Ainsi, je parais concerné par ma tâche alors que je ne suis concerné que par moi-même, par les buts que je me fixe tout seul. Cette « méthode créative » me permet certainement d'atteindre un genre de détachement favorable au cogito et à la rêverie, s'il n'y avait l'épuisement physique ce serait presque une bonne façon de travailler !
(Lectures, Follain, Cingria).

31 janvier 2017.- Ciel fluctuant (11 °C). Douleurs diverses et variées, impossibilité de tenir un livre.

2 février 2017.- Vent, étonnante douceur (15°C). (17h50) Chez Cioran on hurle à faire peur aux anges, chez Cingria on meurt la nuque plantée dans un tesson d'eau minérale tandis qu'une (la) Vierge aux voiles sorbétiques nous aspire. Tout cela n'est pas encore vraiment ce qu'il nous faut.

4 février 2017.- Vent tempétueux (13°C). Vivre sans corps tel une abstraction flottante, c'est peut-être un but à atteindre. En attendant, je grossis, j'enfle, je pèse de tout mon poids.
En parlant de flottant, Cingria l'est , flottant, ou tout du moins sa prose.Voilà du léger et du capricant au service d'un baroque comme on en rencontre peu. Charles Albert écrit sur ce qu'il veut, on s'en fiche, l'essentiel est ailleurs, l'essentiel c'est l'ailleurs, ce léger capricant et cet ailleurs qui sautille. Me suis je bien fait comprendre ?
- C'est charmant.
- Non ce n'est pas charmant. Je n'aime pas ce qui est charmant. J'aime ce qui est carré, bruissant, énorme, chevalin, humain, divin.

5 février 2017.- Ciel renfrogné, humidité relative (9°C). Le voisin est là sur nos bords et il nous en veut. Ainsi très tôt ce matin j'ai dû secourir une très vieille voisine en danger — pour ne pas dire une très vieille voisine aux bords du trépas. La bougresse avait chuté en son très modeste logis — en fait une sorte de boui-boui innommable à tendance capharnaümique — et ce qui reste de son époux tout autant grabataire qu'elle fit appel à moi, allez donc savoir pourquoi, pour un « relevage » dans les règles de l'art. Cette chose faite tant bien que mal, et après quelques formalités d'usages liées à la politesse, je rentrai chez moi quand je suis tombé nez à nez avec un jeune gandin qui se comportait d'une façon tout à fait délictueuse avec un bac à poubelle qui ne lui demandait rien (cette autre courte histoire a failli s'achever en pugilat). Les vieux et les jeunes voisins sont fatigants, et je ne parle pas des enfants !
Tous ces petits tracas ne m'ont pas empêché de finir le Bois sec bois vert de Cingria. C'est un livre qui se mérite, mais quand on trouve un point de friction avec il est le plus souvent merveilleux (difficile de ne pas aimer le dernier texte consacré à Rome). La prose albano-helvétique de Cingria derrière moi j'ai entamé deux nouveaux volumes que je compte lire à l'alternat : une plus ou moins petite biographie de Lester Young par Alain Gerber et un ouvrage autrement alpestre : le Tristram Shandy de Laurence Sterne. S'agissant de ce dernier, et après seulement deux pages, j'ai un sombre pressentiment, je sens poindre une traduction trop moderniste et donc vieillotte, j'espère me tromper

« Pour éviter d'être antiquaire, il faut rendre hommage aux quartiers neufs qui sont peut-être à Rome plus saisissant que les vieux. Parce que les entrepreneurs — je ne sais pas si c'est conscient — ont trouvé le moyen de faire du moderne naturel, c'est à savoir du moderne qui n'a pas l'insolence d'un endoctrinement »



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vendredi 7 avril 2017

No comments - N°127




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jeudi 16 mars 2017

Remake / Remodel N°32




Et bien voilà, c'était autrefois, enfin autrefois, il y a 8-9 ans de ça, j'allais… J'allais fréquemment dans un café à la Motte Piquet Grenelle, et j'y restais beaucoup parce que, j'avais pas de téléphone chez moi et j'avais beaucoup de coups de fil à donner donc je quittais fréquemment ma table pour descendre au téléphone qui était au même endroit que les toilettes, alors il y avait les toilettes hommes, les toilettes femmes, lavabos, téléphone… J'avais disons chaque fois, oh… 6 ou 7 coups de fil à donner, ce qui impliquait que je descende deux fois plus, tantôt parce que c'était occupé, tantôt parce qu'il fallait remonter dire à la caissière qu'elle avait oublié de mettre la tonalité… Donc j'y descendais très très fréquemment… Ben c'était un café assez vide, y avait assez peu de monde qui venait avec de brusques afflux enfin j'y faisais pas attention et puis, peu à peu, j'ai cru observer une ironie des garçons quand ils me regardaient, une fois j'ai entendu très nettement : « et pourtant, il est jeune celui là, il est pas comme les autres », alors j'comprenais pas, et puis une autre fois, j'ai entendu très très nettement cette fois : « et tout ça, pour un trou » , alors je me suis dit, mais quel trou, qu'est ce qu'ils racontent ? Et puis j'ai tout de suite pensé : « trou dans les toilettes féminines », alors chu descendu dans les toilettes féminines, j'ai regardé s'il y avait un trou, et, y en avait pas… D'habitude, y en a toujours bouché avec du papier journal à hauteur du siège, mais, euh, enfin je me suis toujours dit que c'était ridicule, parce que pour qu'une femme se laisse regarder comme ça, fallait vraiment qu'elle le veuille, et là, y avait pas de trou… Alors j'en ai parlé à quelqu'un qui habitait avec moi, un garçon qu'était un, un pervers professionnel et qui explorait un petit peu tout ça, qui connaissait un petit peu tous les petits mystères des cafés de Paris… Oh, c'était un pervers magistral , il faisait profession de perversion, comme tous les vrais pervers, il avait un air maître d'école dans sa perversion, et il m'a dit : « mais oui mon cher, mais oui mon cher, il y a un trou, tu ne t'es pas trompé, tu n'as pas mal entendu, il y a un trou, mais ce trou est très mal placé quant à la position qu'il faut prendre pour le voir, et très bien placé quand à ce que tu vois, c'est un trou à ras du sol ». Alors, je dis : « mais comment faire pour voir si c'est à ras du sol, il faut s'allonger ? » Il m'a dit : « non, à ce point là, ce n'est pas nécessaire » et il m'a montré la position qu'il fallait prendre. Alors sur le tapis, près de son lit, il a pris la… Position de la prière musulmane, appuyé sur les avant-bras, le cul en l'air et regardant à ras le sol…

La joue collée au sol ?

Oui, la joue collée au sol, et c'est ça qui m'embêtait parce que c'est une position que j'aime pas du tout, je prends jamais, et je lui dis m'enfin c'est pas faisable dans un lieu public de se tenir comme ça, et il m'a répondu : « et oui mon cher, oui mon cher, pas de plaisir sans peine, vas-y, choisi ». Alors, j'y suis allé et puis au moment où une femme descendait, effectivement je me suis mis dans cette position et alors là, y avait un trou, c'est vrai, enfin c'est à dire que la porte était rabotée en bas, rabotée à l'angle où ça ouvre, et puis ce qui m'a frappé c'était que c'était peint par dessus, c'est à dire, c'était pas un type avec une vrille qui avait fait ça, on avait l'impression que ça faisait partie de la conception de l'architecture même du café… Alors, j'ai regardé et puis l'angle était absolument direct… D'abord, j'ai regardé par curiosité puis une fois, deux fois, trois fois, puis… J'ai commencé à comprendre tout le jeu, y avait peu de monde dans le café avec de brusques afflux au moment où une femme descendait aux toilettes, puis tout d'un coup, j'ai vu, j'ai vu les types qui étaient au comptoir et j'ai compris pourquoi ils avaient dit : « et pourtant, il est jeune celui-là », c'était des types qui, qui étaient, enfin qui faisaient un peu, euh, un peu minables euh, avec une cravate, qui faisaient un peu minables incontestablement, qui avaient la sueur au front et qui trépignaient, et il y avait un brusque afflux au moment où une femme descendait, alors j'ai pris ma place dans cet afflux, y avait un code, ils descendaient l'escalier en tapant très fort des talons, ce qui voulait dire : « c'est mon tour », or je regardais par curiosité, d'abord parce que moi, hé ! J'étais pas comme ils disaient, j'étais mieux, j'ai commencé à y prendre drôlement goût et je faisais plus que ça, que ça… Et je passais plus 2 heures dans l'après-midi dans le café comme j'avais l'habitude de le faire, mais 5 heures…Et j'prenais un peu trop de place, j'voyais des regards rancuniers qui signifiaient : « mon cher, tu exagères ».

J'ai pris l'habitude de voir des femmes que je connaissais pas du tout, du tout, du tout, et souvent même j'avais l'impression que je savais pas comment elles étaient faites parce que c'était soit de la cabine du téléphone, soit des toilettes masculines que j'guettais, et puis, j'voyais une silhouette vaguement et rien de plus, puis parfois l'les voyais puisque j'les avais déjà vues et puis elle descendaient, alors je les regardais par le trou et je les voyais par le sexe… Immédiatement par le sexe… Alors peu à peu, je me suis senti pris, j'commençais à voir qu'il y avait de sacrées différences entre les sexes que j'avais pas remarquées auparavant, par exemple, il m'arrivait de voir des sexes qui m'excitaient drôlement, alors je repérais les souliers, la forme, la couleur, puis à la sortie, j'voulais voir à qui il appartenait ce sexe, puis la femme était horrible, puis d'autres fois c'était tout le contraire enfin, j'ai pris deux cas extrêmes, mais, c'est à peu près ça… Et parfois quand elle sortait, ben je voulais voir à qui il appartenait ce sexe qui m'avait donné de l'horreur, qui m'avait donné envie de vomir, puis tout ceci à genoux en retenant mes cheveux pour pas qu'ils traînent dans la pisse qu'il y avait plus ou moins par terre en attendant le signal des talons qui descendaient, des hommes qui voulaient prendre leur place, puis j'voyais que c'était une très belle femme et que son sexe me déplaisait, et j'voyais tout de suite à quel point je me serais trompé si j'avais essayé de faire connaissance avec cette femme et là, brusquement, toutes les hiérarchies du corps se sont renversées… Ben, c'est à dire, pour reprendre une locution connue, on pourrait dire que le miroir de l'âme c'est le sexe, et puis ma foi bon si une femme a un beau sexe, les yeux, on peut quand même fermer les yeux là-dessus, même les jambes, c'est plus important que les yeux, on pourrait fermer les yeux là-dessus, c'est pas très grave… Et puis ça a continué comme ça, j'pensais plus qu'à ça, qu'à ça, qu'à ça… J'étais exactement comme tous ces types un peu minables qui venaient traîner et j'prenais mon tour et… Et j'pensais plus qu'à ça, qu'à ça, et quand par hasard dans le coin, j'avais l'occasion de connaître une fille que je fréquentais pas disons, ben j'l'emmenais boire un verre, j'essayais de lui faire boire de la bière, du thé, en ayant préparé mon j'ton, pour pouvoir aller la voir directement par le sexe, et ça m'excitait drôlement plus que de passer par les étapes.

En même temps, l'histoire me tourmentait, j'essayais de la raconter à des femmes, mais ça leur plait pas du tout, aucune femme n'a écouté cette histoire, que quand je la racontais à un homme et qu'elle participait à l'écoute de l'homme, sinon, ça marchait pas, elle m'arrêtait tout de suite en me disant : « mais je veux pas en savoir plus, tu m'ennuies », elle me traitait un peu comme un frustré pensant : « tout ce travail pour un sexe alors qu'en principe on a des occasions », ben ça m'intéressait plus ces occasions, et justement, une fille habitait chez moi, chez l'type qui m'avait donné le tuyau en disant : « pas de plaisir sans peine », et je la touchais plus, ça m'intéressait absolument pas…Son sexe était littéralement devenu un sexe… Domestique… Et pourtant, j'aurais pu le voir, longtemps et sans aucun travail, mais je préférais cette visée directe sur le sexe… Et alors, toutes les hiérarchies du corps étaient complètement bouleversées, j'ai réalisé que depuis, fff, chais pas euh, 4000 ans peut-être, on avait été complètement couillonnés, qu'on avait essayé de nous faire croire que le désir d'un homme ça dépendait de la beauté de la femme et je me suis aperçu que c'était complètement faux, que cette beauté c'était quoi, les yeux de gazelle, la bouche de chais pas quoi, la silhouette…Mais que c'était complètement faux, complètement faux, que c'était le sexe et que le reste ne comptait pas.

J'me rappelle qu'une fois, y avait une fille dans ce café, qu'elle était venue s'asseoir, c'était euh, enfin un mannequin ou cover girl, enfin une fille heu, objet de luxe, superbe, le sachant. Elle avait un grand carton à photos et souvent, on était seul pratiquement face à face et j'essayais de capter un p'tit peu son regard enfin, pas de la draguer, mais simplement de capter un p'tit peu son regard et elle me regardait pas, elle me regardait pas avec ostentation, elle aurait pu le faire comme le mec qu'était en face, j'en d'mandais pas plus, elle avait son air hautain et… Je me suis juré de la voir celle-là, de la voir… Enfin, j'veux dire… De la regarder et justement ça tombait bien, parce qu'elle buvait pas mal de bière puis quand elle buvait pas de la bière, elle buvait du thé et un jour elle est descendue alors j'ai foncé et j'ai nettement remarqué que ç'était moi qui passais et pas les autres… Et puis… J'ai regardé… Et comme je l'espérais un peu parce que, elle m'énervait… Ben elle avait un sexe horrible… Un sexe qui me dégoûtait, qui me dégoûtait complètement et elle est restée longtemps aux toilettes, elle était… Elle était constipée et j'assistais à tout ça et c'était honteux, c'était honteux parce que, je savais pas si c'était pour moi où si c'était pour elle, mais vraiment, c'était honteux qu'elle soit constipée comme ça… Entre parenthèses, j'ai eu l'impression à l'époque que beaucoup de femmes étaient constipées, oui oui oui, j'ai découvert comme ça une des petites caractéristiques de la différence des sexes, les femmes sont souvent constipées… Alors, j'ai regardé, j'ai vu, j'ai vu et puis, j'étais dégoûté et je me suis relevé tremblant au moment où elle se levait, elle est sortie et j'ai voulu lui indiquer quelque chose alors chuis resté près d'elle, près des toilettes, elle m'a regardé d'un air un peu dédaigneux du genre : « encore un qui… Avec le succès que j'ai », mais je la regardais fixement, tellement fixement qu'elle m'a quand même regardé d'un air un peu inquiet, alors j'ai regardé le bas de la porte puis elle a compris tout de suite et pourtant, c'était pas facile parce que ce trou… Enfin, c'était pas vraiment un trou, c'était un truc raboté dans le bas de la porte… À ce moment-là, elle est partie, affolée, affolée presque en courant, elle avait compris ce que j'avais fait… Que je l'avait forcée à être regardée, et puis j'l'ai plus jamais revue dans le café, plus jamais, oh moi j'aurais bien pu faire n'importe quoi, tenter de la violer, elle l'aurait mieux pris, c'était parmi les avatars d'être une jolie fille, mais ça, elle a pas supporté.

Alors, j'ai continué comme ça un certain temps, puis j'ai senti que je devenais complètement fou, qu'y avait plus que ça qui m'intéressait, alors j'ai arrêté… J'ai arrêté parce que j'ai l'impression que finalement, tout ne pouvait être vu que par la perspective de ce trou, ce trou bizarre qui n'avait pas été fait par quelqu'un enfin, un pervers quelconque qui avait fait un trou… J'ai l'impression que d'abord, y avait eu l'trou, qu'on a construit le trou d'abord, et la porte au dessus, puis qu'on a construit le café et que dans ce café, y avait une caissière, trois garçons enfin, deux flippers, des clients, des choucroutes, des assiettes froides, toutes les consommations servies habituellement, mais, bon y avait tout ça, mais, que ça ne fonctionnait que pour le trou, que pour le trou, et que tout le reste c'était de la frime, c'était de la frime… Faire semblant de gagner de l'argent, faire semblant de travailler, faire semblant d'en faire dépenser aux autres ou d'ailleurs en faire dépenser pour de bon en gagner, mais que tout ça, c'était pour le trou… Alors, cette perspective des choses m'a semblé tellement inquiétante que, je me suis dit, y a pas d'issue, je vais devenir comme tous les types qui ont la sueur au front, une cravate, qui n'arrivent pas à cacher le fait que… Sont un peu des clochards, enfin des gens qu'on défini comme des ratés d'habitude, alors j'ai quitté tout ça puis je me suis replié vers la normalité. J'y suis retourné quand même quelque temps après et il était entouré de palissades, ça ressemblait à une… C'était comme, comme la mort d'un théâtre porno. J'ai l'impression que… qu’après que je sois passé par là, on avait fermé ce lieu comme étant contraire à la, à la loi, ou à la morale.



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vendredi 10 mars 2017

Psychogeographie indoor (74)




« Il me semble que je nais aujourd’hui à l’instant même. Je sais bien que je suis destiné à périr, mais il y a cette minute quand même maintenant où je suis éternel et illimité si je prends la peine d’en prendre conscience. Et rien ne répond à cet instant-là que l’expérience des autres sera la mienne. Je suis peut-être d’une qualité tout à fait différente. Il se peut que l’univers sombre avec moi comme il n’existait pas avant que je fusse né. »

1.


9 novembre 2016.- Crachin frôlant la neige ratée (5°C). Un examen médical au résultat un peu saumâtre, des élections américaines au résultat tout autant saumâtre. Voilà l'essentiel pour une journée que j'aurai bien passée loin des hôpitaux et du brouhaha venu d'outre-Atlantique. Du côté des livres, déception, les deux cents premières pages de l'autobiographie de Mark Twain n'ont rien de vraiment biographique, c'est plutôt un empilement assez bancroche de fonds de tiroir et même s'il y a tout de même quelques trésors on s'y ennuie un peu trop souvent.

11 novembre 2016.- Ciel charbonneux, demi-froideur (8°C). Conditions lectorales moyennes, une perceuse lointaine, mais chafouine, trop peu de lumière.
Parler d'outre-tombe est toujours plus facile, on évite la susceptibilité des vivants, on prend plus de risque on est plus franc, plus honnête. L'autobiographie de Mark Twain, parue à sa demande cent ans après sa mort, sera donc pour lui l'occasion de parler d'outre-tombe, avec honnête et franchise et sans le risque de vouloir froisser ses contemporains. Ce sera aussi une autobiographie pas comme les autres, un gros machin non linéal où l'on saute du coq à l'âne, d'un siècle l'autre de Jeanne D'Arc à Robert Louis Stevenson tout en n'oubliant pas ce Missouri natal et quelques jeunes et heureuses années (pages merveilleuses). Quant à sa méthode, non linéaire, je laisserai parler l'artiste, il a le mérite d'être beaucoup plus clair que moi : « Pour finir, à Florence, en 1904, j'ai mis le doigt sur la bonne façon de faire une autobiographie : la débuter à un moment qui n'a rien de particulier dans sa vie ; se promener librement dans toute sa vie ; se promener librement dans toute sa vie ; ne parler que des choses qui sont intéressantes à l'instant : laisser tomber dès que l’intérêt commence à baisser et diriger la conversation vers la nouvelle chose bien plus intéressante qui s'est introduite entre-temps dans l'esprit. Il faut aussi que le récit mélange Journal et Autobiographie… Ainsi j'ai trouvé le bon plan. Il transforme le labeur en amusement – rien que de l'amusement, du jeu, des distractions, tout cela sans effort. C'est la première fois dans l'histoire du monde que quelqu'un trouve le bon plan ».

13 novembre 2016.- Ciel plombé, crachin (7°C). On commémore les victimes de l'année dernière, Leonard Cohen est mort , je suis bien morne. Nonobstant, toujours plongé dans l'autobiographie de Mark Twain. Je tire de mieux en mieux le fil de ce patchwork. Twain parle du Mississippi, de son frère qui y est mort dans l'explosion d'un bateau à vapeur , il se souvient de la florissante mode du duel, évoque le Tuskegee institute, cette université, réservée aux hommes noirs, que j'avais déjà visité grâce à la plume de Jules Huret et George Duhamel. Il y a de belles pages, des digressions fort heureuses, un début de satisfaction commence à me monter au coin du nez.

15 novembre 2016.- Ciel gris suicide, humidité relative (8°C) Alcune poesie di Jean Follain, nient'altro. Stanco di scrivere questo Journal de lecture, dovrei continuare in lingua ungherese, che sarebbe stato più divertente.

16 novembre 2016.- Labeur. Nuages (11°C). Nem magyar vers Jean Follain, semmi más.

17 novembre 2016.- Belle journée, du soleil, douceur (16°C). Toujours dans les poèmes de Jean Follain que je picore lentement, mais avec une certaine délectation.

Dans une quincaillerie de détail en province
des hommes vont choisir
des vis et des écrous
et leurs cheveux sont gris et leurs cheveux sont roux
ou roidis ou rebelles.
La large boutique s'emplit d'un air bleuté,
dans son odeur de fer
de jeunes femmes laissent fuir
leur parfum corporel.
Il suffit de toucher verrous et croix de grilles
qu'on vend là virginales
pour sentir le poids du monde inéluctable.
Ainsi la quincaillerie vogue vers l'éternel
et vend à satiété
les grands clous qui fulgurent.

18 novembre 2016.- Nuages, pluie légère (13°C). Matinée périlleuse, une visite médicale, des sirènes et gyrophares, deux hélicoptères traquant deux criminels en goguette. Après-midi plus tranquille, ces quelques mots de Jean Follain glanés au fil du hasard : « Les grandes architectures de la nuit tombante : arcs de triomphe que formaient les branches au bout des avenues, labyrinthes des sentiers rafraîchis, stades des champs aux gradins de haies jusqu’à l’horizon, portiques et dolmens de nuages encadraient notre être enfant allant vers son destin…»

19 novembre 2016.- Beau temps (12°C). Quand on parvient vraiment à entrer dedans, quand on réussit à dompter son côté fragmenté et non linéaire, l'autobiographie de Mark Twain se révèle être un bouquin tout à fait remarquable et un vrai un bonheur de lecture. J'aborde vaillamment la page cinq cent et Twain commence tout juste à évoquer sa famille, une épouse et une fille décédées, des amis qui s'effacent, ses morts…

Finalement, mon vrai problème, peut-être mon seul problème, restera ma fainéantise. Pas ma fainéantise face aux choses que l'on peut soulever, non ma fainéantise intellectuelle, ce cocon lymphatique que je crée autour de moi et qui m'enferme dans une fausse quiétude douillette.

20 novembre 2016.- Tempête, pour le moins (15°C). L'autobiographie de Twain est cimentée par la biographie du même Twain écrite par sa propre fille. Tout cela donne des teintes un peu post-modernes au pavé et je me demande si ce n'est pas mieux ainsi.

Par ailleurs, on vote, ici où là, pour une primaire électorale qui donnera à coup certain — tant en face la concurrence semble faible — le nom de « notre » futur président de la République. Vague ennui.

21 novembre 2016.- Bourrasques, queue de tempête, douceur fourbe (16°C). Le vainqueur de la petite consultation d'hier voudrait nous faire travailler plus et plus longtemps. Je pense qu'il se trompe, il faudrait que nous puissions surtout travailler MIEUX et certainement pas plus longtemps.
Encore dans les poèmes de Jean Follain, très loin de la « valeur travail », de tout ce fatras-là.

22 novembre 2016.- Déluge, vigilance orange (16°C). N'ayant plus l'envie de vivre-dire quoi que ce soit je me laisserai emporter là où le vent voudra bien m'emporter. Voilà la seule solution, simple ou pas. Rien lu, ou presque.

24 novembre 2016.- Pluie légère (12 °C). La feuille est blanche, l'envie n'est pas là, l'ennuie oui. Ouvert le Dictionnaire amoureux de l'Italie de Dominique Fernandez. Collection crème centriste, l'ouvrage n'est pas si mauvais que ça. Je n'ai pas grand-chose à en dire de plus. Bref, je suis morose.

25 novembre 2016.- Quelques belles éclaircies (19°C). Rien à dire, empty slot

26 novembre 2016.- Beau temps frais (9°C). Ramassé les feuilles mortes puis poursuivi la lecture de l'autobiographie de Mark Twain. Les pages consacrées à son enfance, à ses camarades de classe, sont merveilleuses. Le reste est assez oscillant, on s’ennuie un peu, on est intrigué par des pans d'histoire que l’on ignorait à peu près – ces massacres perpétrés par les Américains aux Philippines – il y a de longues digressions, un peu de narcolepsie chez le lecteur, il faut bien l'avouer.
Pour le reste, Fidel Castro est mort. Cuba va pouvoir redevenir ce lupanar étasunien qu'il n'aura jamais dû cesser d'être sans un accident de l'Histoire. Par ailleurs, et toujours du côté des trépassés, le photographe chichiteux David Hamilton s'est suicidé. Il faut dire que ces temps-ci on lui reprochait quelques anciens penchants nympholeptes plus vraiment au goût du jour. Les jalons de la morale sont flottants. Voilà encore un petit vieux noyé par la meute.

27 novembre 2016.- Nuages, froideur (6°C). L'écriture de cet approximatif Journal de lecture me prend cinq minutes par jour ; cinq minutes de trop que je pourrai utiliser à ne rien faire (Il est bien possible que l'envie ne soit plus vraiment là).
Mettre toute une vie dans un livre voila une drôle d'idée, une immense gageure et une tâche pour ainsi dire impossible. Voilà peut-être pourquoi Twain tourne autour de sa vie comme s'il tournait autour du pot. Il se perd dans de longues digressions - parfois heureuses, parfois pas - s'oublie dans le mondain pour mieux se retrouver dans l’intime, fait fi de la moindre chronologie pour mieux laisser place à de larges strates temporelles enchâssées. J'ai fini le Tome I de son autobiographie en me demandant si c'était un sommet d'ennui ou un livre génial, la vérité doit être située entre les deux. : « J'ai l'intention de faire de cette autobiographie un modèle pour toutes les autobiographies futures lorsqu'elle sera publiée, après ma mort, et je tiens également à ce qu'elle soit lue et admirée pendant de nombreux siècles en raison de sa forme et de sa méthode – une forme et une méthode grâce auxquelles le passé et le présent sorti en permanence face à face, provoquant des contrastes qui ne cessent e ranimer l’intérêt comme le contact du silex avec l'acier… »



2.

28 novembre 2016.- Labeur. Grande offensive hivernale, nous y voilà ! (3°C). Mon logis étant ce qu'il se trouve être, je n’aurai bientôt plus de place pour y caser le moindre volume. Un déménagement s'impose.
S'agissant des Cahiers de Cioran ont peut laisser faire le hasard, une page ouverte au petit bonheur la chance déçoit rarement. Ainsi aujourd’hui je suis tombé sur cette phrase qui ne ma pas déçu le moins du monde : « Toutes les fois que vous vous trouvez devant un texte bien écrit, sachez que vous n'avez pas affaire à un sage ».
Otherwise, still in L'usage du temps by Jean Follain. Simplicity, emotion, beautiful poetry.

29 novembre 2016.- Beau temps froid (3 °C). Grosse fatigue. État semi-végétatif, incapable de lire plus de trois lignes.

1 décembre 2016.- Journée globalement hivernale (4°C). Morne agrégat du quotidien, l’impression d'avoir cent ans (de trop). Relu la Prose du Transsibérien de l'ami Cendrars, comme à chaque fois, émerveillement.

J’ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone
Et l’école buissonnière, dans les gares devant les trains en partance
Maintenant, j’ai fait courir tous les trains derrière moi
Bâle-Tombouctou
J’ai aussi joué aux courses à Auteuil et à Longchamp
Paris-New York
Maintenant, j’ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie
Madrid-Stockholm
Et j’ai perdu tous mes paris
Il n’y a plus que la Patagonie, la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse…

Je suis triste je suis triste
J’irai au Lapin Agile me ressouvenir de ma jeunesse perdue
Et boire des petits verres
Puis je rentrerai seul


2 décembre 2016.- Frimas (2°C).Je picore dans l’Histoire de l'Europe d'Emmanuel Berl. Rien de vraiment scientifique, nous sommes loin des Annales et de la clique à Braudel, mais l’œuvre d'un vrai dilettante qui échafaude sa petite affaire comme d'autres feraient du bricolage tout en sifflotant. Le début est bien vu, l'Europe – ce moignon asiatique noyé dans l’Atlantique – n'est pas une donnée géographique, mais un produit de l'Histoire (avec sa grande hache) : « …l'Afrique, les Indes, la Chine surgissent des cartes avec une évidence majestueuse. L'Europe non. Pour la reconnaître, il faut déjà qu'on la connaisse. Elle évoque l'embryon d'une vie, non pas une réussite effective de la matière. Si on tourne un peu la carte de droite à gauche et qu'on perde ainsi le bénéfice de l'accoutumance, on doute que ce soit un vrai continent… »
Demain j'entamerai Tijuana Straits de Kem Nunn, on me dit du bien de ce polar-surf (sic) posé entre États Unis et Mexique, j’imagine qu'il sera, au moins, d'actualité.

3 décembre 2016.- Brumes matinales laissant place à un ciel gris-bleu sibérien, frimas (-2C°→ 4°C). J’entame Tijuana Straits de Kem Nunn. Pour l'instant c'est un surf-polar posé entre Tijuana et San Diego, dans un no man’s land où se débattent Rangers et patrouilleurs de frontières, Indiens écologistes et trafiquants de tout poil, bandidos et mangeurs de baudets, surfeurs échoués et migrants égarés.
(Ce no man’s land qui est aussi un vrai territoire, je l'ai souvent visité en utilisant l’application google maps – je suis un gros utilisateur de l’application google maps – et je me suis toujours dit qu'il serait idéal pour un roman, que voulez-vous le pacifique d'un côté, le désert de l'autre, le consumérisme effréné en haut, le capharnaüm en bas, cette barrière que l'on voudrait de plus en plus haute au milieu, tout cela est un vrai « appel à la fiction ».)

4 décembre 2016.- Les brumes levées, beau temps frisquet (5°C). Le roman policier américain est toujours intéressant lorsqu'il est inscrit dans un territoire. Ainsi, Tijuana Straits, plus qu'un polar qui vaut ce qu'il vaut, est avant tout un joli portait de deux bouts de territoire (l’extrême sud-ouest des États-Unis, l'extrême nord-ouest du Mexique). Beaux passages sur Tijuana vue comme un siphon suintant de produits chimiques avariés (on y inhale aussi beaucoup de colle), sur Imperial Beach cette Mecque du Surf un peu décatie où, dérèglement climatique oblige, l'on n'attend plus guère de vagues. Le reste est, pour ce que j'en ai lu, moins intéressant, la psychologie des personnages me semble un peu mollement échafaudée à la truelle quant à l'intrigue elle n'est pas vraiment intrigante.

8 décembre 2016.- Beau temps, ou presque (-2°C -> 11°C). Un poème de Jean Follain, les Cahiers de Cioran, toujours : « Dire que chaque instant qui passe est passé à tout jamais ! Cette constatation est banale. Elle cesse pourtant de l’être quand on la fait étendu sur le lit et qu’on pense à cet instant précis, qui vous échappe, qui sombre irrévocablement dans le néant. Alors, on voudrait ne plus jamais se lever et, dans un accès de sagesse, on songe à se laisser mourir de faim ».

9 décembre 2016.- Quelques soleillées (-1°C-> 7°C). Un strip de Charles M. Schulz, un poème de Jean Follain, une page de Charles Albert Cingria… Rien à jeter.

10 décembre 2016.- Les brumes levées du soleil puis très tôt, trop tôt, une nuit loin d'être gironde (-4 °C → 7°C). La température extérieure étant ce qu'elle est une famille d’araignées a trouvé refuge dans la tiédeur douillette de mon petit intérieur. La plus grosse des bestioles, certainement la mère de famille, ayant la taille d'une mygale anémiée par les frimas je ne sais pas s'il faut que je m’inquiète. En attendant, elle est rigolote et me tient bien compagnie.
Par ailleurs retour dans le Tijuana Straits de Kem Nunn. Tueurs méphistophéliques, désastre écologique, surfeurs mélancoliques et lumbriculture. En somme, le train-train.

11 décembre 2016.- Mostly cloudy (6°C). Still in Tijuana Straits. Lire ce roman noir torve et trépidant tout en m'accompagnant de l'application Google Maps est certes une concession aux appogiatures numériques, mais c'est aussi en jeu et un plaisir que je ne me refuse pas. Aujourd'hui en plus de ma lecture je me suis donc promené sur la jetée d'Imperial Beach, j'ai suivi le cours de la Tijuana river jusqu’à ce qu'elle se jette dans le pacifique, j'ai sauté la barrière qui sépare États-Unis et Mexique pour me retrouver un peu coincé entre un phare et d'immenses arènes bien vides. Oh rassurez-vous, rien de périlleux dans tout ça.

12 décembre 2016.- Ciel globalement nuageux, légère baisse de la température extérieure (8°C). Je m'en veux beaucoup de ne pas être l'héritier des sources Saint Yorre, il me faut travailler, je n'aime pas çà. Malgré tout, le labeur derrière moi, mon Earl Grey tiédissant, lu trois poèmes de Jean Follain qui se sont révélés tout à fait à mon goût.

13 décembre 2016.- Du Soleil mais si peu longtemps que ce ne fut même pas la peine (2°C → 7°C). Le labeur derrière moi, et après une courte sieste réparatrice, lu un chapitre de Kem Nunn. Un cheval embourbé, une rivière homicide, des motards sybarites échappés d'un quelconque Mad Max, une fusillade à la cantonade. Tout cela un peu trépidant et assez distrayant.
Plus tranquillement : acquis La vie et moi de Marcel Levy. Seul livre d'un auteur qui fit ses débuts littéraires à l'âge avancé de 93 ans. Au sujet de ce faux cacochyme, certains de mes informateurs les plus diligents parlent de Chamfort, Léautaud ou Cioran. J'aurai peu de peine à avouer qu'il y a de pires références.

15 décembre 2016.- Soleil, si peu (6°C). Je bois une infusion à base d'aloe vera dans l'un de mes mug Keith Haring, dehors il fait déjà nuit, je n'aurais rien lu aujourd'hui.

16 décembre 2016.- Temperature a little softer, less coldness, pas de quoi se plaindre (11°C). Le solstice d'hiver approchant, les journées sont courtes. Si l'on ajoute le labeur dans la marmite le temps consacré à la lecture se réduit telle une peau de chagrin (sans la magie de chez Balzac). Vous me direz que rien ne m’empêche de lire à la lumière d'une loupiote quelconque ; je vous répondrais que je suis surtout, et avant tout, un lecteur diurne. Voilà, c'est dit !
Malgré tout cela j'ai trouvé le temps de lire un chapitre de Kem Nunn que j'ai agrémenté de quelques pensées du toujours formidable Joseph Joubert. Je vous laisse, le couvre-feu tonitrue dans mes rideaux.

17 décembre 2016.- C'est peu de dire que nous frôlons l'hivernal (3°C). Voilà le verbatim de ma journée que je vous livre sans filtre. Lever 8h00, petit déjeuner, thé russe, croissants. Vers 8h50 petit tour dans l'outdoor, descente vers le village. Rues vides, brouillard, frimas. Me suis fait coupé les cheveux - nouvelle coiffeuse, boudinée, mais peu de conversation. Ma petite affaire faite, retour vers 9h40, toujours dans le brouillard. Mes modestes intérieurs rejoints, bu un verre d'eau puis suis retourné dans le Tijuana Straits de Kem Nunn. Voilà un livre qui gagne sur la longueur, qui monte en tension et fini dans une sorte de baroque opératique assez émouvant qui pourrait avoir, en définitive, quelque chose d'un peu mexicain sur les bords (la toute fin est cependant trop pelucheuse). Mon volume posé, ménage - mes fins de samedi matin sont consacrées au ménage -, Serpillière et tutti quanti, arsenal finalement assez distrayant. Mon balai posé, une longue conversation téléphonique dont je tairais la teneur suivie d'un déjeuner presque conséquent : Asperges, rôti de veau et petit pois, une spécialité laitière, bière… Ensuite une sieste qui s'imposait puis un nouveau livre à entamer L'Enfant du bonheur et autres proses pour Berlin de Robert Walser. C'est un spicilège échafaudé à partir des chroniques que Walser donna au Berliner Tageblatt entre 1925 et 1933. Constat : voilà un Walser qui parle du monde plus que de lui-même, mais qui le fait en sautillant puisque c'est sa marque de fabrique que de sautiller. Il est 17h00, j'en suis là, je pense encore lire quelques lignes, faire la vaisselle, puis je boirai une infusion d'aloe vera tout en regardant un match de football à la télévision. Dehors le brouillard vient de se lever, la nuit est déjà là.


3.


18 décembre 2016.- Brouillard et froideur (1°C). Passé cette journée dans une inquiétante gangue de léthargie. Impossible de lire plus d'un paragraphe sans piquer du nez. C'est fort dommage puisque je tentais de lire l'Enfant du bonheur de Walser. Pour le peu que j'ai pu tout de même en lire, je dirai que c'est n'est pas mal. Pour le reste acquis les deux volumes de la biographie d'Hitler par Ian Kershaw, le début est très bien et presque drôle : « Le premier des nombreux coups de chance de Hitler eut lieu treize ans avant sa naissance. En 1876, l’homme qui allait devenir son père changea de nom, abandonnant Aloïs Schicklgrüber pour celui d’Aloïs Hitler. On peut croire Hitler lorsqu’il assure qu’aucune initiative de son père ne devait lui plaire davantage que la décision de laisser tomber ce nom vulgaire et rustique de Schicklgrüber. Pour un héros national, “Heil Schicklgrüber ” eût été assurément une salutation peu vraisemblable ».

19 décembre 2016.- Du froid toujours, la neige est presque là (1°C). Pourquoi gâcher le si peu de temps que nous avons à vivre dans des tâches subalternes et bassement rémunératrices ? Nous voilà moroses et renfrognés. Malgré tout lu un beau poème de Jean Follain (Le Maréchal), c'est déjà ça.

20 décembre 2016.- Pluie glacée (0°C→ 4°C) . Grosse fatigue, rien pour moi. Ces quelques lignes d'Henri Calet auront fait, et résumé, ma journée : «  j'habite parmi les moineaux, les pigeons, les avions de passage, et à la belle saison, parmi les hirondelles et les ramoneurs qui se téléphonent de l'un à l'autre par les cheminées : « Hohé ! ».
Vers dix heures du matin et trois heures de l'après-midi, sauf le dimanche, le jeudi, les jours de fêtes et grandes vacances, j'entends une sorte d'explosion : c'est le moment de la récréation à l'école voisine dont j'aperçois la frondaison de la cour ; j'ai vociféré mêmement. Puis, cela tourne à la mélopée sauvage. Vers midi, vers sept heures, monte une odeur de soupe à l'oignon, ou a l'oseille : on fait partout la cuisine. Et, le soir, les lampes s'éclairent… Encore un jour de passé, un jour creux. Notre existence est faite de jours creux aboutés ; c'est pourquoi elle rend un son si vide ».

22 décembre 2016.- Labeur. Nuages (4°C). Trois pages de Robert Walser, un poème de Jean Follain.

23 décembre 2016.- Nuages, hausse des températures (8°C). Les petits mots de Walser bondissent devant lui. Ce sont des enfants qui jouent avec lui. Oublions le Walser mort dans la neige un jour de Noël, oublions ce chapeau tombé à ses côtés : Walser est SAUTILLANT !

26 décembre 2016.- Nuages (9°C). L'une de mes voisines vient de jeter son sapin de Noël dans l'unique poubelle grise de l'immeuble, Facebook me propose de célébrer l’anniversaire d'un ami décédé. Par ailleurs George Michael est mort, tout va pour le mieux.

27 décembre 2016.- Ciel bleu pâle (-1°C → 8°C). Walser  (une chronique) ; Cioran Cahiers (trois pages) ; Stendhal diary (deux pages ) ; Jean Follain  (un poème).

29 décembre 2016.- Beau temps froid (0°C). Le 11 septembre 1811, l'ami Beyle a une mine terrible, rien ne lui plaît ; mais heureusement, il n'envoie foutre que son laquais et encore pas trop durement. Le 9 mai 1898, Jules Renard dresse sa tête comme les oiseaux le font au bord de leurs nids puis il dit d'une voix douce et gaie : « L'inspiration, ce n'est peut-être que la joie d'écrire : elle ne la précède pas. »  Rien d'autre.

30 décembre 2016.- Brouillard (3°C). Labeur, tracas de voisinage, tâches ménagères, rien de vraiment réjouissant. Nonobstant tout cela léger retour chez Robert Walser : des petits nuages qui ont l'air de floconnets de ouate lui tourne autour, il n'a pas l'air de s'en faire, prenons exemple sur lui…

31 décembre 2016.- Nuages et froideur (1°C). Toujours avec Robert Walser et son Enfant du bonheur. Ces papiers journalistiques ne sont certainement pas ce qu'il aura écrit de plus beau, mais il y a tout de même quelques merveilles à picorer. Celle-ci par exemple : « Dans les époques où ce qu'on appelle la joie de vivre devient une espèce d'obligation, la souffrance, le remords gagnent en attractivité, comme si c'était un plaisir. »
Je me prépare pour les agapes du Nouvel An avec un entrain modéré, il va me falloir être joyeux.


To be continued.



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mardi 7 février 2017

Remake / Remodel N°31



« Sur l'écran noir, légèrement décalés vers la gauche, deux cercles concentriques gris ; à droite, une volute de fumée. Lentement les ronds basculent : ce sont la coiffe et le bord du chapeau plat de Lester Young. Juché sur un tabouret, la tête légèrement penchée, il émerge de l'ombre soufflant dans un saxophone ténor bizarrement incliné. Pres, perdu dans sa musique, rêve à un monde inaccessible fait d'ineffable douceur » Alain Tercinet (1996)

« Les gestes de Lester, ses déplacements, accusent une nonchalance absolument naturelle et tout contribue, dans cette courte bande, à renforcer l'impression de décontraction parfaite du musicien, à exprimer l'ambition de Lester d'être “une sirène jouant dans le brouillard ” comme il se plaît lui même à le dire. Tout : jusqu'aux volutes de fumée s'élevant dans un air immobile, jusqu'aux jeux d'éclairage, qui marient l'ombre ou la pénombre à une lumière diffuse. » Lucien Malson (1952)

« Les plans extraordinaires, ces plans sur lesquels des musiciens font (pas toujours très bien) semblant d'improviser une musique qui a été préenregistrée pour plus de sûreté, ces instantanés situés hors du temps donnent des jams l'image la plus irréaliste et la plus juste à la fois. Celle d'une exubérance hiératique se réclamant d'une sérénité tendue à l'extrême. Celle d'une passion détachée de tout qui n'est revenue de rien. Et l'on y voit, aussi, un Lester Willis Young monstrueusement présent à force d'être ailleurs » Alain Gerber (2000)



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mardi 31 janvier 2017

Psychogeographie indoor (73)



« L’essentiel c’est une mauvaise santé, aussi bien morale que physique, une paresse traversée de sursauts et de remords... En effet, lorsqu’on se trouve enfoncé jusqu’à un certain degré dans une incapacité qui permet tout juste de survivre, on a tôt fait de traverser la zone des sentiments que l’on continue parfois à utiliser pour faire plaisir à son entourage. Il ne reste de vrai pour-soi qu’une solitude expiatoire, et (si l’on veut bien éliminer les dernières formules de mélancolie) bientôt pleine d’un charme étrangement harmonieux et peut-être très cruel. » (André Dhôtel, La littérature et le hasard)

1.

29 septembre 2016.- Indian summer, néanmoins le soleil, trop bas, n'éclaire pas mon petit intérieur (26°C). J'entame Aux Couleurs de Rome de Valery Larbaud. Ce massif moyennement replet a tout pour me plaire ; Rome me plaît assez, quant à Larbaud… Par ailleurs, j'entame un autre massif bien plus conséquent : le Zibaldone de Léopardi, plus de 3000 pages qui je l'espère n'auront rien de vraiment étouffe-chrétien. Le début est déjà très bien : «  En littérature, on passe du néant à la médiocrité, puis de la médiocrité au vrai, et de là au raffinement… »

30 septembre 2016.- Belle journée puis quelques nuages tardifs et inquiétants (25°C). Vertèbres cervicales, hanches, genoux et chevilles, mes jointures sont en berne. Pour le reste, tout va bien de travers, ou presque. Trois pages zibaldonesques du primesautier Léopardi  : La laideur doit ; comme le reste, avoir sa place quelque part. Un texte italien de Valery Larbaud où il est question des floralies, d'une Flora – sage, belle et retenue – et du Toscan cette langue qui ne se parle pas, mais qui se pleure.

1 octobre 2016.- Averses glutineuses (18°C). Aux Couleurs de Rome est un spicilège larbaudien en diable. On y tourne délicatement autour des petites filles quand on y tourne pas spirituellement autour des nonnettes. Les paysages de Ligurie sont célébrés à leur juste hauteur. Plus loin et plus bas on se perd un peu dans les Pouilles tout en attendant un autorail qui semble ne jamais vouloir venir. Loin de l'Italie, dans cette France centrale qui est aussi celle de Larbaud on est émue par les abeilles :  « Ce sentiment d'une secrète solidarité entre les abeilles et les hommes est sans doute ce qui a inspiré aux Anciens l'idée de leur origine mythique : Est illis quaedam cum genere humano societas. Chez nous, et sans doute aussi en Berry et peut-être en Auvergne, ce sentiment s'exprime surtout par la coutume qui veut que, lorsque le chef de la famille meurt, on place sur chaque ruche un petit drapeau fait d'un bâtonnet et d'un bout de crêpe, et qu'on l'y laisse un an et un jour. On dit que si on oubliait ou négligeait cette pratique, les abeilles s'en iraient. Et c'est ainsi que dans celles de nos pensées qui se rapportent à nos parents défunts, ou à notre propre fin, apparaissent quelquefois, aux confins des deux mondes, des petits fanions noirs flottant sur une rangée de ruches. »

2 octobre 2016.- Temps maussade (18°C). Dans Aux Couleurs de Rome Larbaud fait un curieux éloge d'Henry Bataille. Il voit le dramaturge chanci et plus vieillot qu'une armoire auvergnate, mais il voit aussi le poète conséquent celui qui pourrait avoir quelques teintes communes avec le merveilleux J.M Levet, il a bien raison de voir tout ça :

La dame veuve, l'enfant poitrinaire et le poète anglais
Chaque année se rencontrent sur la terrasse de l'hôtel.
Ils se balancent dans leurs fauteuils paillassons, et leurs plaids
Foncés - Tous les jours ils font le tour habituel
Sur le chemin du Belvedère à l'église protestante.
Ils marchent dans la lumière pâle des ombrelles…
Terrasses terrasses d'où l'on a la vue cicatrisante
La vue, coin d'infini sur n'importe où, où se balance
L'éternel géranium rose sur fond bleu…
Ils sont venus voir, -tout est là. Alors s’ils sont heureux.

4 octobre 2016.- Frimas matinaux, soleil bas et vague douceur par la suite (6°C→ 18°C). Je supporterais mes contemporains lorsqu'ils ne m'ennuieront plus, lorsqu'ils étonneront à nouveau. En attendant, je suis loin du compte et ma morosité ne fait qu'enfler, enfler jusqu'à en exploser ?
Trois pages de Léopardi pour qui tout écrivain doit imiter les Anciens. Ce n'est pas faux les Anciens sont souvent étonnant et – malgré les apparences et le verni du temps – ne sont jamais vraiment ennuyeux.
Rien (ou presque) : N'ayant pas les capacités pour, je renonce d'ores et déjà à la postérité.

6 octobre 2016.- Frimas en amorce (2°C→ 15°C). L'ouragan nous guette, il est déjà en Amérique, en Caroline du Nord que l'on évacue. En attendant, je picore telle une poule étêtée dans les Cahiers de Cioran. La phrase qui suit aura fait ma journée :  « L'enthousiasme étant un état morbide, quoi d'étonnant si on le trouve à l'origine des grands malheurs publics ou privés ? »

7 octobre 2016.- Labeur. Soleil gâché (15°C). Étant d'une humeur un peu fluctuante j'hésite grandement à célébrer la « journée mondiale du sourire ». Quoi qu'il en soit, cela ne m'empêche pas d'être avec Valery Larbaud.



2.

8 octobre 2016.- Temps maussade, automnal pour tout dire (15°C). Poli comme je suis j'ai tenu la porte de la Brasserie Georges (69002 Lyon) pour que Pierre Tchernia puisse y entrer avec toute la majesté requise. Il m'avait remercié avec un petit sourire… il est mort aujourd’hui, je l'aimais beaucoup.
J’entame l’Homme Inquiet d'Henning Mankell. C'est le dernier volume consacré aux enquêtes de Kurt Wallander. Vague déprime, petit ton tristounet. Wallander achète un maison isolée et un chien indréssable. Il perd aussi un peu la tête, oublie aussi son revolver en route, c'est un problème. Sa fille lui offre un petit fils et un gendre. Le père du gendre disparaît inopportunément. Il est question de sous-marins et de guerre froide, j'en suis là.
Par ailleurs, ce matin fini la petite affaire de l'ami Larbaud. Je ne devais pas être en condition optimale, car je m'y suis un peu ennuyé, or je ne m'ennuie jamais chez Larbaud. Certainement l’automne et cette lumière grise dans mes rideaux.

9 octobre 2016.- Ciel bleu blanc, fraîcheur (13°C). Narcolepsie sur canapé, beaucoup de mal à vouloir émerger, je suis légumineux. L'homme inquiet est, lui aussi, plus légumineux qu'autre chose, on s'y ennuie un peu tout en restant attaché au personnage de Wallander. Finalement, c'est plus un livre sur sa vieillesse et son « devenir barbon » qu'autre chose.

10 octobre 2016.- Ciel globalement nuageux (11°C). Malade. L'avantage de la maladie c'est qu'elle permet la lecture bien plus que la non-maladie (je parle évidemment de maladie non immédiatement létale). Ainsi aujourd’hui j'ai raisonnablement avancé dans l’Homme Inquiet de Mankell. Baltique sous-marin et guerre froide. Une fille oubliée aveugle sans bras et sans vraie colonne vertébrale, mais blonde, nous sommes en Scandinavie. Du sursignifiant autour de la vieillesse en marche, de gros sabots suédois (des Crocs?) parfois…

11 octobre 2016.- Still sick. Nothing else.

13 octobre 2016.- Quasi déluge (10°C). Fatigue, trop de labeur, rien lu. Dylan Nobel de littérature, comme si cela était possible

15 octobre 2016.- Quasi beau temps (20°C). Travaillé nuitamment. Dormi pas plus de deux courtes heures. À mon réveil un mal de dos si escagassant qu'il me fait craindre une lombalgie aiguë assez peu passagère. Néanmoins, continué la lecture de l’Homme inquiet de Mankell. La mélancolie y est très languissante et Wallander n'en finit plus de finir. Il retourne en Lettonie, à Riga, où l'on enterre Baiba son « âme sœur » oubliée. La ville a bien changé (cf Les chiens de Riga), elle semble presque riche, la séquence est émouvante : il y a des larmes et de la vodka, de l'irrémédiable un peu partout…

16 octobre 2016.- Ciel globalement nuageux (17°C) Cervicalgie et lombalgie couple improbable, couple incommodant… Curieuse journée, étrange halo narcoleptique, certainement les effets mélangés du tramadol et du paracétamol, autre couple improbable (je me demande si tous ces couples improbables ne mériteraient pas une « manif pour tous »). Lu plus de cent pages d'Henning Mankell tout en piquant du nez toutes les trois lignes, quatre heures de lecture pointilliste et ce simple constat : entre mollesse diabétique et espionnage vaporeux on s’ennui beaucoup dans ce dernier Wallander.

17 octobre 2016.- Pluie légère (18°C). Mankell, un chapitre -> Joubert, trois pensées -> Nothing else : « Hérodote coule sans bruit.»

18 octobre 2016.- Beau temps (18°C). Le 9 décembre 1963, Cioran relit quelques poèmes d'Emily Dickinson. Il est ému jusqu'aux larmes. Il faut dire que tout ce qui émane d'elle a la propriété de le bouleverser. Le 10 décembre, de son lit, il voit passer un grand oiseau noir. Le 11 décembre il fait un rêve étonnant : Jacqueline Kennedy lui donne un coup de fil puis il se promène avec elle dans le bois de Sénart. Le même 11 décembre on retrouve trois squelettes dans la région de Lascaux, l'un d'eux a le crâne fracassé… (Cioran, Cahiers)
En dehors de Cioran cette – longue – pensée de Joubert qui tournicote autour des Anciens et qui me semble très bien  :« Platon, Xénophon et les autres écrivains de l’école de Socrate, ont les évolutions du vol des oiseaux ; ils font de longs circuits ; ils embrassent beaucoup d’espace ; ils tournent longtemps autour du point où ils veulent se poser, et qu’ils ont toujours en perspective ; puis enfin ils s’y abattent. En imaginant le sillage que trace en l’air le vol de ces oiseaux, qui s’amusent à monter et à descendre, à planer et à tournoyer, on aurait une idée de ce que j’ai nommé les évolutions de leur esprit et de leur style. Ce sont eux qui bâtissent des labyrinthes, mais des labyrinthes en l’air. Au lieu de mots figurés ou colorés, ils choisissent des paroles simples et communes, parce que l’idée qu’ils les emploient à tracer, est elle-même une grande et longue figure.»

20 octobre 2016.- Ciel bleu pâle, fraîcheur (14°C). Un poème d'Yves Bonnefoy. Rouvert l’Histoire de la littérature française de Kleber Haedens, suis tombé sur ces quelques lignes consacrées au vicomte de Chateaubriand ; rien de décevant, que du bonheur : « Lorsque Chateaubriand renonce à inventer, car il n'a pas d'imagination, lorsqu'il abandonne le genre sentimental où il ne réussit point, lorsqu'il substitue au plaisir de faire des phrases, celui d'être spontané et sincère, il devient un redoutable enchanteur. Son style prend du nerf, de la liberté, de la vie. On découvre, alors, un esprit gai pénétrant et moqueur. Des personnages pittoresques parcourent la lande bretonne, des écrivains sont ressuscités en quatre mots, et, complices d'un voyageur qui se réjouit du luxe des transatlantiques et de l'abolition des distances… Les Mémoires d'outre-tombe et l'Itinéraire de Paris à Jérusalem ont gardé la jeunesse des chefs-d’œuvre. Le mot n'y écrase pas les sentiments ou l'idée et la rencontre heureuse des longues et brèves, l'agencement mélodieux des consonnes et voyelles ne s'y désignent plus comme la seule fin de l'art… »

21 octobre 2016.- Pluie gâchée, crachin (14°C). Encore un chapitre du dernier Wallander (je sais tout cela est très languissant).
On me dit le plus grand bien de Marc Bernard et de sa littérature prolétarienne. Demain j’entamerai son Vacances et je pourrais me faire une petite idée par moi même. Un bref survol scrutateur ne me laisse présager que du bon : « Si mon élan pour les vacances est tel, c’est que j’ai mal débuté dans la vie; quand j’étais enfant, les miennes furent tristes, sans mer, ni montagne, avec les seules vallées des rues, les prairies des places, les rivières des ruisseaux, les tunnels des couloirs, des passages. Pour voyager, je transformais une chaise en diligence. Il est vrai que j’ai connu de bien beaux pays ainsi. Et il est vrai aussi que j’ai été tôt, dégoûté de la richesse quand j’ai vu un de mes petits voisins, nourri de gâteaux et de bonbons, pleurer constamment. »
Dernières acquisitions : Deszo Kosztolanyi - Alouette, Claudio Magris - Loin d'où, Alain Jaubert - La moustache d'Adolf Hitler et autres essais, Stefan Zweig - Grandes biographies…




3.


22 octobre 2016.- Beau temps, fraîcheur (11°C). L'automne et ses premiers frimas ont beau avancer cela ne m’empêche pas de constater que Marc Bernard était de la trempe des vrais, et bons, écrivains. Dans Vacances, il raconte quelques épisodes de sa jeunesse avec une appétence un peu maladive qui pourrait rappeler Raymond Guérin. On passe du fin fond d'une pâtisserie, où apprenti il se gave de gâteaux à en vomir, à Lyon cette ville sinistre avec ses façades noirâtres et ses femmes faciles qui vomissent de longs flots de liquides violets. On se retrouve ensuite coincé en Silésie pendant deux longues années, c'est le « service » avec sa cohorte de troufions pas embarrassé par la morale. Des bals qui finissent mal, des bagarres qui virent à l'homicide et à la table d'autopsie. Reste une fille au corps de jeune adolescent, de l'amour, un peu…

23 octobre 2016.- Nuages (16°C). De « grands blonds teutoniques » courent dans la France à pas de géants. Les villes et villages tombent comme des pommes. Voilà le temps du rutabaga et de la méditation. C'est la « drôle de guerre » de Marc Bernard.

24 octobre 2016.- Nuages, tiédeur incongrue (23°C) Dans Une Jeunnesse viennoise je crois me souvenir que le père Schnitzler regarde son jeune « lui-même » avec un détachement dandy assez éloigné de l'aplomb scrutateur du vieil écrivain remémorant. Voilà un livre que je devrais relire. En attendant, je perds mon temps dans un travail qui s'il me nourrit au propre ne le fait jamais au figuré. C'est un problème, car mon temps est précieux et compté.


25 octobre 2016.- Humidité, très grande humidité ! (16°C) Labeur décérébrant et cervicalgie escagassante, rien pour moi. Ces mots de Gregor Von Rezzori auront néanmoins fait ma journée : « Notre enfance s’est écoulée parmi des hommes socialement dérangés de leur position originelle, dans une époque historiquement dérangée, et elle a été remplie de désordres de toutes sortes ; et le désordre conduit à la souffrance, et la souffrance à la plainte muette là fleurit la poésie.»

27 octobre 2016.- Soleil voilé (14°C) « Il est impossible d’ouvrir la bouche sans provoquer les plus incurables confusions… Tout ce que l’on exprime est indécent. Le simple fait d’exprimer quelque chose est indécent. » (Hugo von Hofmannsthal, L’Homme difficile).
Nothing else…

28 octobre 2016.- Beau temps (ou presque) (15°C). Étant plus las que là ma petite entreprise diaristique périclite. Est-ce un problème ?
Lu un chapitre de Marc Bernard, une histoire de yachting sur la Côte d'Azur, de l'ennui un peu quand même.


29 octobre 2016.- Brume et crachin (8°C). Toujours en Vacances avec Marc Bernard. Bel éloge des villégiatures campagnardes de la Haute-Vienne et des vaches qui la peuple un peu partout . Voilà une bestiole admirable pour qui sait la regarder avec l’œil de l’esthète : «  Je l’aime aussi quand elle monte une prairie, avec fierté, avec noblesse, dans les courbes d’azur dont elle laisse un reflet dans la blancheur de son lait, quand elle monte vers les nuages, si haut qu’on finit par ne plus apercevoir qu’un grain blond… puis plus rien. Le ciel a mangé la vache. » À dix kilomètres de là on massacre à Oradour sur Glane. Plus tard et plus loin ce sont des vacances plus extraterritoriales et exotiques, c'est le Maroc, Marrakech et sa place Jemaa-el-Fna, des calottes noires, des babouches et de jeunes gens et jeunes filles habillées à l'européenne, mais avec un goût villageois voyez vous. Encore plus tard, mais moins loin c'est la Suisse. Marc Bernard aime beaucoup cette contrée confortable où tout est parfaitement aligné, où, entre les doubles fenêtres, des fleurs paraissent avoir été mises là pour la joie du passant…
Dernières acquisitions : Jacques Perret - Rôle de plaisance, Max Ophuls - Souvenirs, Thomas Bernhard - Au But, Sylvain Tesson - Sur les chemins noirs, Deszo Kosztolanyi – Alouette.

31 octobre 2016.- Bruine et quasi froideur, le reste du territoire semblant plongé dans une douce torpeur printanière, il est bien possible qu'une sorte d'injustice météo rôde (10°C). Un peu malade – as usual – l'âge ? Yesteday social life, more drunk than read. Aujourd’hui un poème de Philippe Jaccottet, un autre d'Yves Bonnefoy, les deux cold and boring.

1 novembre 2016.- Soleil, mais trop bas (17°C). Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson. Victime de l'accident que l'on sait Tesson (fils) se retrouve avec le crâne un peu défoncé et le sang d'un autre dans les veines, si l'on ajoute quelques petits clous dans la colonne vertébrale et des poumons largement en charpie on imagine aisément que le moral ne soit pas au beau fixe. Histoire de rééduquer ce corps qui n'est plus qu'un vague sac d'os, de se réhabituer à vivre, Tesson prend la drôle d'idée de vouloir traverser la France du Mercantour au Cotentin tout en empruntant les chemins que l’ Institut géographique national et ses cartes voudront bien lui indiquer. Le voilà bientôt cheminent à son rythme, qui n'est pas celui du ragtime, loin des grands axes, de l’ aménagement du territoire , des ronds-points et du « monde moderne » pour tout dire. L’excursion se révèle être le plus souvent formidable, il faut dire que les lieux traversés sont toujours formidables : le Mercantour, la Provence et le Ventoux, les Cévennes… Au fil des kilomètres, des pages, Tesson se déverrouille, tant au physique qu'au moral, il se permet quelques petites haltes hédonistes : «  En cette année du XXIe siècle, cela me semblait bon de pouvoir passer une heure sans rien faire, comme le petit personnage d’un tableau pastoral du XVIIIe siècle », se retrouve dans des paysages dignes de Füssli ou de Kubin, croise des types bizarres, des errants, des romanos, des « mecs encore un peu sauvages », il examine surtout la modernité de loin avec cet aplomb bourru (trop?) qui pourrait rappeler (de loin) celui d'un  Nicolás Gómez Dávila : « Le pur réactionnaire n’est pas un nostalgique qui rêve de passés abolis, mais le traqueur des ombres sacrées sur les collines éternelles ».

2 novembre 2016.- Semi-labeur. Ciel bleu-blanc, beau temps gâche (15°C). Une fois le Massif Central derrière lui, Tesson accélère la cadence de son pas. Il semble retrouver un peu son corps, ce qui ne l’empêche pas de toujours décrire très bien. Il passe par Ussel, tourne autour de Tours, se retrouve sur les coteaux de Vouvray, la Mayenne est bientôt là le Cotentin pas loin, le livre est déjà fini. De Tesson je n'ai lu que deux livres - Bérézina et celui-ci - qui me semble meilleur.
Pour la suite de mes pérégrinations lectorales, j'ai longuement hésité entre le premier volume de l'autobiographie de Mark Twain et la biographie de Joseph Fouché par Stefan Zweig, j'ai finalement choisi Zweig.

3 novembre 2016.- Semi-labeur. Beau temps frais, nuit précoce (12°). Travaillé nuitamment, fatigue corrélative. Fouché de Zweig. Limpidité formidable, un modèle de biographie. J'ignorais presque tout du passage de la girouette révolutionnaire Fouché à Lyon, des mitraillades bien plus rapides que la machine du bon Docteur Guillotin, de tous ces cadavres jetés dans le Rhône, des simulacres athées et de la « résistance » lyonnaise face à l’hydre révolutionnaire ; me voilà informé.

5 novembre 2016.- Averses (11°C). Le Fouché de Zweig est formidable. Célérité, limpidité. La terreur, le directoire et le coup d'État du petit caporal Napoléon en moins de cent cinquante pages haletantes et resserrées. Au milieu de tout cela Fouché, girouette méphistophélique en chef, type improbable, mais génie politique.

7 novembre 2016.- Passages nuageux, quasi froideur (8°C). Yesterday social life, drank a little too much. Un peu de psychogéographie outdoor, une poignée de kilomètres sur les quais, un détour par les bouquinistes, pêche frugale, un seul volume : Usage du temps de Jean Follain dans la collection poésie de chez Gallimard. Follain parle de la Mélancolie des travailleurs manuels, c'est déjà un bon signe. Today ma psychogéographie ne se sera pas aventurée plus loin que le douillet de l'indoor. Pas quitté mon canapé d'une semelle et poursuivi le Fouché de Zweig. Les cent jours, la chute de l'empereur, des relations qui virent à la pièce de boulevard. Grande finesse psychologique de Zweig, grande finesse tout court.

8 novembre 2016.- Froideur, nous y voila! (6°C). Quelle drôle d'idée que de s'évertuer à vouloir faire des trous dans la chaussée ?! Ainsi ce matin j'ai, une nouvelle fois, été réveillé par une kyrielle de machines bruyantes à moins de trois mètres de mes fenêtres. C'est la troisième fois en moins d'un an que l'on creuse ainsi, je me demande bien pourquoi ? En attendant le bruit concomitant aura été là toute la journée et moi qui me faisait une joie d’entamer le premier volume de l’Autobiographie de Mark Twain, je me retrouve le bec dans la farine avec l'air contrit du petit vieux vitupèrent contre les diverses sources de nuisances sonores. Malgré tout cela j'ai tout de même entamé le livre que j'envisageai d'entamer. Pour l'instant il est plus plein de pleins que de trous et même si les préliminaires semblent s'éterniser plus que de raison on sent déjà poindre le grand écrivain (un buste du Général Grant, la mort qui rôde, de sombres histoires de contrats).


To be continued



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